Anesthésie généralisée

Poème du jour : Anesthésie généralisée 

Les pavots en fleurs poussent 
Dans les champs de mon corps…
Des couleurs commencent 
Leur danse folle 
Devant mes yeux…
Tous les sons se mélangent…
L’eau du puits, pourtant claire,
Se révèle empoisonnée.
L’éther fait couler 
Le courant glacial de l’oubli 
Dans mes veines -
Mais comment oublier 
Tous ces jours passés près de toi ?
Et… toutes les nuits 
Où seuls les animaux tachetés :
Entre autres : hyènes, hiboux 
Nous chantaient 
Leurs airs ensorceleurs et doux !
Donne-moi encore plus de cette potion 
De l’amnésie, anesthésiante,
Amère, mais si agréable,
Pour que je puisse réparer 
Les marches manquantes 
De cet escalier instable,
Qui bouge
Qui s’écroule
Comme la vie,
Si on s’obstine à ne pas les changer,
À ne pas enlever les gros sabots
Pleins de boue,
À ne pas goûter
L’eau empoisonnée du puits…
Je ne pourrai plus crier,
Le couvercle se ferme
Sur cette nuit étoilée
et Toi,
Qui, dans notre folie commune –
Essaie de les attraper,
Tu t’en vas,
Me laissant
Au fond d’une boîte sombre
Avec des escaliers
Cassés.
Monika Del Rio
© Monika Del Rio, Addis Abeba, juin 2014
Nous avons affaire aujourd’hui à un poème très singulier et un peu complexe qui ne peut être compris sans connaître le contexte où il a été écrit et certaines données biographiques liées à la personne de l’auteure. 

Ce texte et plus de soixante-dix d’autres ont été composés à Adissa Abeba ( Ethiopie) par une auteure multi douée , étant pianiste, peintre, romancière et poétesse .Et déjà, vous pouvez détecter facilement des traces de certaines de ces diverses activités (tous les sons se mélangent - nous chantaient leurs airs ensorceleurs et doux - des couleurs commencent leur danse folle ), en plus de l’âme narrative qui empreint le texte dans sa totalité. Ajoutons à ces indices la philosophie tout à fait particulière de la poétesse qui consiste à croire dur comme fer que notre vie terrestre n’est qu’un rêve et que l’âme qui l’habite, elle, est celle d’une autre personne qui a vécu il y a plusieurs milliers d’années dans un lieu inconnu .D’où cette sensation étrange de retrouvailles qu’éprouve cette occidentale en s’installant, il y a trois ans, en Afrique , cette peur de s’en éloigner et de lui faire ses adieux (le couvercle se fermera sur cette nuit étoilée et toi, qui, dans notre folie commune – essaie de les attraper, tu t’en vas, me laissant au fond d’une boîte sombre avec des escaliers cassés ) et ce sentiment douloureux , profond et insaisissable de manque qu’elle cherche à combler par le rêve éveillé et l’écriture ( pour que je puisse réparer les marches manquantes de cet escalier instable, qui bouge qui s’écroule comme la vie) .Il s’agit ainsi d’une quête désespérée de soi à laquelle l’auteure tente de donner ici une réponse et qui nous laisse, comme toujours, sur notre faim, lorsque nous arrivons à la fin du poème. 

Un poème simple dans sa langue, complexe dans sa conception et sa construction, beau par ses images et profond par le message qu’il véhicule !