Une page sans visage, poème de Gaëtan Parisi

Poème du jour  : Une page sans visage.

Par : Gaëtan Parisi
Gaetan Parisi Photo Perso

J'ai lu la pureté de ses vingt ans fragiles 
Au delà des murs d'un premier regard 
Elle avait un collier de perles d'argile 
Et sur la peau, le sable bleu d'un frisson hagard 
J'ai ressenti toutes les ondes 
De la profondeur de son secret 
Elle égrenait le chapelet 
De ses rêves troublés 
A la recherche des vagues blondes 
D'un champ de blé
Elle mendiait des vers aux poètes 
Pour s'inventer une histoire désuète 
Écrire des serments 
Masquer ses errements
Sur une page 
Sans visage
J'ai lu son âme 
J'ai vu voler les lettres de son prénom
En désordre 
Tel le tourbillon 
D'un vol de papillons
J'ai soulevé un voile
La dentelle du printemps sur l'orient
J'ai lu en lettres d'or 
Le ciel de ses aurores 
Où brille un soleil souriant
J'aspire à cette fièvre
Aux instants de ses lèvres 
Pour fuir ce mirage
Cette page 
Sans visage 
Et vivre un avenir brûlant
Renouveler les parfums des matins blancs
© Gaëtan Parisi

L’image insolite et complexe prise comme titre pour ce poème ( une page sans visage ) est une métaphore fondée sur la l’association entre deux éléments appartenant à deux champs lexicaux très éloignés l’un de l’autre : le papier et le corps humain. 

Ce dont a résulté une représentation abstraite qui ne peut être que symbolique ou inconsciente et qui exige donc de la part du lecteur avisé un effort d’interprétation. Cet objet mystérieux se caractérise ,selon les dires du poète, par deux traits contradictoires : l’un étant attractif et l’autre rebutant. Partant de cette dualité, l’auteur a exploité à fond le trait attractif pour façonner son poème sous la forme d’un discours amoureux, étant donné que l’objet en question est féminin (une page sans visage ). Et cette exploitation s’est concrétisée sous trois formes différentes : l’énumération simultanée d’objets concrets ou abstraits qui appartiennent à la page et qui allient mystère, douceur et beauté (elle avait un collier de perles d'argile et sur la peau, le sable bleu…- les ondes de la profondeur de son secret - j'ai vu voler les lettres de son prénom en désordre…- le ciel de ses aurores où brille un soleil souriant ) et d’actes qu’elle accomplit et dont le dénominateur commun est l’irréel ( elle égrenait le chapelet de ses rêves…- elle mendiait des vers aux poètes… ). 

Quant au trait répulsif, bien qu’il ait été retardé jusqu’à l’ultime strophe, son effet s’est avéré être le plus fort et le plus déterminant puisqu’il a poussé le poète à s’éloigner de cette page sans visage ( j'aspire à cette fièvre aux instants de ses lèvres pour fuir ce mirage cette page sans visage ). Que peut-elle bien être donc cette page sans visage ? Symboliquement, la page blanche, en tant que support pour l’écriture, suscite un désir de communiquer contré par l’angoisse de l’incapacité de s’exprimer. Quant au qualitatif « sans visage », il évoque surtout l’anonymat et l’étrangeté. Et cette ambiguïté qui se poursuit jusqu’à la fin du poème constitue, sans aucun doute, la source principale de son attrait esthétique.