FIN, poème de Gaétan Parisi

Gaétan Parisi dans FIN
Enfance 
Comment oublier l'errance
Les coups de baguette
Les folles cachettes 
Les boutons d'or
Dans les près verts
Les vers de Jacques Prévert  
Appris avec effort

Enfance 
Comment prononcer ton nom
Sans dénaturer la diversité 
La richesse de l'universalité 
Être 
Un Être 
A naître 
Sur le bout des lèvres 
Des lèvres muettes
Des mères inquiètes 

Enfance
Comment valoriser les jeux étranges
Oublier les jambes en bâton des anges    
Les habiller de guenilles 
Leur donner des rêves de dentelle  
Accompagner les cocons de chenilles
Pour devenir belles demoiselles 

Enfance 
Je dois m'en tenir à moi
A l'image dans le miroir 
Mon mouroir 
Sans émoi 
Sans arrogance
Sans réédition
J'avance 
En perdition 

C'est mon seul pouvoir  
Me mouvoir
Entre précipices
Et hospices 
Entre mes cent ans 
Et le temps des genoux en sang
En quête de paroles
D'un regard 
Gaillard
Un symbole
Une reconnaissance 
L'amour sans absence 

Comment retrouver le trac
Le moment du bac
Des émotions en vrac
Comme devant le tableau noir
Immense tel le continent noir
Tableau d'erreurs 
Tableau d'horreurs
Frissons de mille couleurs
Sur les peaux métissées du bonheur

Je refuse de grandir
Je refuse de m'anéantir 
Je refuse de partir
J'entends l'accordéon
Disperser ses flonflons
Sur un rythme essoufflé
Je perçois son silence
Le vent de la nième danse 
Se noyer dans les voiles de satin 
De la robe de noce 
De l'ultime matin 
Et de la faucheuse précoce

L'horloge s'est arrêtée à minuit
J'entends le son assourdissant 
Agonisant
Des battements lents
De la nuit 
Tomber
Retomber
Goutte par goutte
Dans le sablier 
L'ombre de mon âme
Se fond dans un épithalame 
Elle est la voix de son oraison
Toujours qualifiée de funèbre 
La chanson 
Des ténèbres 

J'ai accroché ma vieille peau au soleil
Elle brûle sous ses rayons vermeils
J'erre sans trajectoire
Vers le purgatoire 
Le désert de mon histoire
Le territoire de mes idées 
Blessées
Pansées  
Un projet pour vieillard
Voguer dans le brouillard
Sous le faisceau d'un phare

Enfance
Elle prend des distances 
Je m'enfonce dans le crépuscule d'une étoile 
Une étoile qui s'éteint  
Elle expose sa vaste toile
Sans teint 
La célèbre scène 
La plus obscène
La décrépitude 
D'une âme sans aptitude 
"Mourir de se racrapoter"
Comme le confesse Jacques Brel 
Dans ses murmures intemporels 
Je glisse sur des murs de glace
Je perds ma place
Je vis le vertige 
Du spasme qui afflige 

Loin de la désinvolture
Je me réduis telle une abréviature 
Dans quel repli de lumière
Trouverai-je la foi
Pour faire face à cette loi 
Loi obscure
Loi absurde de la nature 

Comment être un trait d'union
Entre le ciel et l'eau
Imiter les oiseaux
Être en retrait
Sur le silence de la terre
Et l'histoire des convictions
Être un pion 
Du souvenir éphémère 
Du récit épistolaire 

Enfin 
Résigné 
J'ai pleuré 
J'ai vidé l'encre de mes veines
Sur le cahier de ma déveine 
J'ai écrit le mot
Le mot de trop
Trois lettres abjectes
Infectes 
Puantes de vomissures 
Creusant les blessures
De la vie et de la mort 
Fin 
© Gaëtan Parisi

Analyse & Commentaire : 

Ce poème, bien différent des poèmes précédents de son auteur, des deux points de vue thématique et stylistique, laisse beaucoup à réfléchir, car si le retour à l’enfance, que ce soit en rêve nocturne ou en rêve éveillé, est une manière de retrouver l’être originel que l’on était et qui est, comme le dit Freud, le père de l’adulte et de s’y ressourcer et y puiser des énergies nouvelles, l’idée de la mort nous renvoie, au contraire, dans la direction opposée, vers un futur terrifiant où nous cesserons d’exister, donc nous sommes là devant deux tendances, somme toute, paraissant incompatibles. Et l’une des clés possibles, voire probables, de cette contradiction est que l’image de la fin dont le poète est hanté serait non morbide et réelle mais une mort abstraite et symbolique d’un attachement particulier. Et dans ce cas, cette sensation n’aurait rien de négatif.

Bien au contraire, elle serait le début d’un nouveau départ  qui sera renforcé par les ressources puisées dans l’enfance surtout le rêve, le merveilleux, l’imagination et l’innocence. Cette interprétation trouverait sa  justification dans  l’état d’ébranlement affectif que lui a causé la rupture amoureuse unilatérale de la part de sa bien-aimée et à laquelle il a consacré la plupart de ses poèmes précédents. Pouvons-nous dire d’ores et déjà qu’il est sur le point de guérir de ce choc ? Seuls ses prochains poèmes nous le diront.

Stylistiquement : Ce poème est le premier de cet auteur à être aussi long. Est-ce aussi le début d’un autre style d’écriture ? Signalons au passage que la taille du poème dépend exclusivement de l’humeur du  poète qui tend soit vers l’expansion, soit vers la condensation sinon vers la taille moyenne. Mais étant donné que c’est, apparemment, la première expérience avec ce genre de poésie, l’auteur a, visiblement, bien pris son temps, car le niveau de poétisation du texte n’a pas baissé du début jusqu’à sa fin. Bien plus, le poète nous a gratifiés de plusieurs images surprenantes telles que (tableau d'erreurs  tableau d'horreurs frissons de mille couleurs sur les peaux métissées du bonheur-j'entends le son assourdissant  agonisant des battements lents de la nuit  tomber retomber goutte par goutte dans le sablier -  enfance elle prend des distances je m'enfonce dans le crépuscule d'une étoile une étoile qui s'éteint   elle expose sa vaste toile sans teint ).

Le rythme, de son côté, n’a pas perdu, malgré la longueur, de son intensité grâce à l’accourcissement des vers et à la régularité des rimes et des sonorités.

Autres poèmes du même auteur : Une page sans visage, EspoirPour en finir