Écrivains du vingtième siècle

Écrivain & Auteurs Classiques du XXe siècle 

écrivain née au 20eme siècle

Charles PEGUY (1873 - 1914) ;

Il exaltera ses origines paysannes, mais ses vraies racines sont dans le petit peuple des villes. De la laïque à Normale, sa jeunesse s'anime d'un labeur fervent. Des convictions bien trempées l'amènent à fréquenter Jaurès, puis à s'engager en faveur de Dreyfus. Une première Jeanne d'Arc, en 1897, exalte une sorte de mystique socialiste : davantage que Marx, c'est l'œuvre de Fourier qui semble à l'époque marquer cette pensée de l'harmonie appliquée à lutter contre le mal universel. Rigoureux, intransigeant, Péguy est dès cette époque une figure de la gauche. L'anticléricalisme des socialistes d'alors l'amène toutefois rapidement à faire cavalier seul. Renonçant à l'enseignement, il lance en 1900 les Cahiers de la quinzaine, qui pendant quatorze ans vont absorber toute son énergie. Il y publie Suarès, J. Benda, le Jean-Christophe de Romain Rolland, et, très vite, ses propres textes. Notre patrie (1905) tente d'ouvrir une troisième voie, entre le nationalisme stupide et un anarchisme irresponsable. La pensée de Péguy s'oriente alors vers la quête d'un ressourcement ; elle convoque l'esprit de la terre française, identifié à la civilisation, puis les valeurs d'une chrétienté ramenée à ses principes originels. Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc (1910) révèle un poète, mais surtout une conversion au catholicisme qui étonne plus d'un lecteur des Cahiers. Péguy est alors vivement contesté sur sa gauche, mais le danger viendra de la droite, ravie d'annexer un penseur aussi influent. Notre jeunesse sera sa réponse aux uns et aux autres. Menant de pair un engagement solitaire et une œuvre poétique dont Eve (1913), vaste poème de la chrétienté, est le couronnement, Péguy accueille avec joie la déclaration de guerre — mais il meurt dès les premiers combats, victime consentante d'un bellicisme qui est la face noire de son œuvre.
Charles Péguy

Notre jeunesse (1910) :

Après sa conversion, Péguy se voit demander de renier une jeunesse dreyfusarde et socialiste. Bien loin d'obtempérer, il fait de ces combats une mystique qui n'avait pas encore trouvé sa voie. Son apologie passe par l'idée d'un cheminement à rebours de celui de ses contemporains, de Jaurès à Maurras : chez lui, tout commencerait en politique pour finir en mystique, et non l'inverse. C'est surtout une magnifique défense de combats que l'on dirait aujourd'hui humanitaires, et un rappel implicite des vraies valeurs évangéliques.

Marcel PROUST (1871 - 1922) ;

Marcel Proust
Homme d'une œuvre, comme Saint-Simon, Marcel Proust aurait pu devenir un de ces aimables littérateurs de la Belle Epoque : jeune bourgeois cultivé, il écrit dans de petites revues, touche à la poésie, à la nouvelle : Les Plaisirs et les jours est le recueil de ces morceaux sans prétention, délicieusement fin de siècle. Mondain, fréquentant les salons, bientôt collaborateur du Figaro, Proust ébauche ensuite un roman autobiographique, Jean Santeuil. La découverte de Ruskin, la mort de ses parents, la maladie enfin favorisent le mûrissement du livre à naître. Pastiches et mélanges (1905 - 1908) apparaît comme une étape importante : l'écriture se forge dans la compréhension et l'assimilation de styles qu'elle s'incorpore tout en les dépassant. S'isolant presque complètement à partir de 1909, Proust commence A la recherche du temps perdu, dont la rédaction, prenant sans cesse plus d'ampleur, nécessitant de multiples remaniements, l'occupera jusqu'à sa mort. D'abord refusé par plusieurs éditeurs, Du côté de chez Swann (dont Un Amour de Swann est la partie centrale) paraît à compte d'auteur chez Bernard Grasset, en 1913. La guerre, la mort de son chauffeur Alfred Agostinelli amèneront l'écrivain à différer la publication de la suite de son roman et à accroître sensiblement l'importance narrative de la jalousie ; A l'ombre des jeunes filles en fleur paraît enfin en 1919 et obtient le prix Goncourt, Le Côté de Guermantes, Sodome et Gomorrhe sont publiés au début des années vingt, suivis après la mort de Proust par La Prisonnière, La Fugitive, et Le Temps retrouvé. Très vite, La Recherche sera reconnue comme l'une des grandes entreprises littéraires du siècle ; il faudra cependant attendre les années quatre-vingt dix pour en avoir une édition entièrement fiable.

A la recherche du temps perdu (1913 - 1927), comprenant Du côté de chez Swann (1913) :

Profondément inscrite dans une tradition, l'analyse du jeu social, qui passe par Saint-Simon, Balzac, La Recherche poursuit une ambition qui renouvelle les enjeux du romanesque : l'univers proustien est une suite de reflets et d'apparences dont le narrateur saisit les aspects successifs, faisant du temps le révélateur d'une vérité en fuite, que l'écriture s'attachera à saisir dans sa fugacité même. La jalousie, moment d'une découverte fragmentée, apparaît au même titre que la réminiscence comme une expérience fondamentale, déchiffrement douloureux et hasardeux d'une réalité qui s'échappe. La mémoire, le sommeil, l'amour, apparaissent ainsi comme les lieux privilégiés d'une recherche qui s'affronte à l'inconscient. Le roman joue des limites d'un point de vue presque unique, celui du narrateur, pour métamorphoser une suite d'erreurs en révélation : le temps est alors en même temps déploiement de vérité et fragmentation permanente ; seule l'écriture — et l'on comprend alors que La Recherche soit l'histoire d'une vocation — est à même, par l'invention d'un style, de retrouver l'essence du réel. Et c'est bien l'unité d'un monde qui se joue dans cette œuvre-cathédrale, où des univers et des histoires différentes s'avèrent correspondre. L'esthétique du roman, qui trouve son écho dans les œuvres fictives d'Elstir, Vinteuil, et Bergotte, s'explicite ainsi dans le déroulement même de l'écriture qu'elle fonde.

Guillaume APOLLINAIRE, Wilhelm de Kostrowitzky, dit (1880 - 1918) ;

Guillaume Apollinaire
Au tournant du siècle, Apollinaire fut de ces passeurs qui engagèrent la littérature dans son avenir — devenu notre présent. Figure moderne par excellence, chef de file des avant-gardes qui fleurissent dans les années dix, il étonne ses contemporains par une érudition nourrie de longues séances dans les bibliothèques. Il y a chez celui qui sera le chantre de l'esprit nouveau un goût prononcé pour le passé : le Moyen Âge, la littérature érotique, les hérésies sont pour Apollinaire la voie d'une ressource, en laquelle il trouve des thèmes et des modèles. Feignant d'avoir " oublié l'ancien jeu des vers ", célébrant à l'occasion l'antitradition futuriste, il nourrit son art d'un jeu de contrastes et de collages, réinvestissant les formes vieilles dans la tentative de donner voix au monde. Aux origines est aussi un voyage en Rhénanie (1901 - 1902), qui voit émerger ses grands thèmes : fuite d'un temps qui va jusqu'à s'abolir, distance infranchissable entre les êtres, ambiguïté du monde, maîtrise par le verbe de cet univers. Le lyrisme est alors la tentative de réunir en une voix cette variété en mouvement ; Alcools (1913) recueille une œuvre poétique jouant de l'assemblage, érigeant la fantaisie en loi. Ami de Picasso, Marie Laurencin, Vlaminck, Apollinaire qui a fait illustrer ses premières œuvres par Dufy et Derain trouve dans la peinture un miroir à sa propre recherche : dans le cubisme, les tableaux de Delaunay, il découvre une approche du réel qu'il expérimentera dans les fragments bruts des poèmes-conversations et dont s'inspireront les Calligrammes. Blessé pendant la guerre, le poète revient à Paris où il collabore à de nombreuses revues, poursuit son œuvre en prose et donne une pièce " surréaliste ", Les Mamelles de Tirésias, avant d'être emporté par la grippe espagnole, trois jours avant l'armistice. En une quinzaine d'années, il a profondément renouvelé la poésie, sommée de trouver dans l'extrême liberté du langage une voix où résonne le monde moderne.

Alcools (1913) :

Itinéraire poétique, ce recueil entrelace les thèmes du souvenir et d'un aujourd'hui qui se cherche. L'introspection se joue entre quotidien et rêve, dans une écriture souple et spontanée, alliant prose, vers libre, alexandrins. Le rythme intérieur du poème permet la discontinuité des images, qui s'accentuera dans les poèmes de la guerre. Loin des rigueurs encore parnassiennes de la poésie symboliste, c'est ici la souplesse et la liberté qui prédominent, fondant une écriture de l'invention fantaisiste.

Raymond RADIGUET (1903 - 1923) ;

Raymond Radiguet
Il semble par sa précocité appartenir au dix-neuvième siècle romantique, fertile en génies imberbes ; mais qu'on ne s'y trompe pas, Raymond Radiguet est un classique. Il vit pourtant dans le monde littéraire de l'après-guerre, côtoie Max Jacob, André Salmon, écrit dans SIC, la revue de Pierre Albert-Birot, aux côtés de Soupault, Cendrars et bien d'autres en qui s'incarne l'esprit nouveau ; sa liaison enfin avec Jean Cocteau lui donne accès au monde artistique de son époque. Baignant dans une atmosphère culturelle dominée par l'exaltation du nouveau, menant lui-même une existence toute de mouvement et de vitesse, ce tout jeune homme aurait pu se fondre dans l'explosion moderne ; en deux romans, il va au contraire s'affirmer comme un pur héritier du roman psychologique à la française. Ses maîtres sont Madame de la Fayette, les romanciers des Lumières, Stendhal ; son style la sobriété, la sécheresse, la maîtrise mesurée. On est loin des libertés poétiques d'Apollinaire, du dérèglement surréaliste : Radiguet, jusque dans ses poèmes (Les Joues en feu, 1921 et 1925), est fils de la raison. C'est pourtant bien d'une folie de vivre que traite Le Diable au corps, roman plongé dans une actualité encore brûlante, jouant des prestiges de la passion charnelle. Un aujourd'hui bouleversé, tenu à distance par l'écriture ? L'art serait alors chez lui le point d'équilibre d'une vie qui joue avec le feu : " je flambais " écrira-t-il quelques mois avant de mourir, pensant avoir mis un terme à ses années folles ; las, une fièvre typhoïde l'emporte à vingt ans, brisant net une œuvre en promesse, dont Le Bal du comte d'Orgel (1924) ne nous dédommage pas.

Le Diable au corps (1923) :

Encore presque enfant, François rencontre Marthe, une jeune femme à la veille de se marier : leur liaison va s'épanouir dans les désordres de la guerre — ce qui choquera : un poilu cocufié sans remord, l'amant allant jusqu'à dicter les seules lettres tendres qu'il ait reçues... Une aventure d'homme est certes chose ardue, et les faiblesses de François finiront en lâcheté. Le récit tire sa force de sa simplicité et de la logique imparable d'une analyse rétrospective dont les premiers lecteurs accuseront le cynisme : cette histoire d'un dérapage est un modèle de maîtrise, de froideur psychologique presque, alors même qu'il s'agit d'une confession. Ce contraste assura le scandale et conserve tout son piquant.

Alfred JARRY (1873 - 1907) ;

Alfred Jarry
Le créateur du père Ubu traverse la Belle Epoque en tenue de cycliste, lançant force pieds de nez à un monde ennuyé qu'il ne tarde guère à quitter. La précocité, commune en son siècle, a ceci de particulier chez lui qu'elle s'alimente des farces absurdes de l'adolescence : c'est de l'imagination de potaches que naît Ubu, dont le personnage principal vit tout d'abord de l'imitation d'un professeur breton. S'organisant bientôt en cycle, la geste du père Ubu tend à cacher une œuvre importante, édifiée en quelques années et culminant dans la figure du Docteur Faustroll, initiateur de la science des solutions imaginaires dite aussi 'Pataphysique. Dès Les Minutes de sable immémorial (1894), Jarry affirme une esthétique du déploiement de formes imaginaires, dans une écriture qui peut sembler procéder du symbolisme en ce qu'elle joue de la polyvalence du mot — et de tout signe. De même que la 'Pataphysique multipliera les lois, confondra les contraires, jouera le jeu de l'exception, l'écriture de Jarry fait fond d'un monde non advenu, où l'imagination se débride en excès, où l'outrance se dit dans le désordre et le mélange. Les romans explorent la folie (Les Jours et les nuits, 1897), l'érotisme (Messaline, 1901 ; Le Surmâle, 1902), confrontant l'esprit aux logiques étranges et déchaînées du fantasme. Avec les Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien (posthume), Jarry poussera au paroxysme cette mise en forme de l'absurde, en énonçant ses lois complexes dans l'humour d'une prose contournée, où la langue poétiquement se délite. L'attention des surréalistes, puis la fondation du Collège de 'Pataphysique assureront la pérénité d'une œuvre dont s'inspirent au vingtième siècle Artaud, Pérec, Queneau.

Ubu-roi (1896) :

Incarnation mécanisée des lâchetés et méchancetés humaines, le père Ubu joue les Macbeth et terrorise allègrement une scène située " en Pologne, c'est-à-dire nulle part ". Proche par certains aspects du théâtre symboliste (refus du décor, de la psychologie), Ubu-roi s'écrit dans le bris des conventions et le travail sur le langage, torturé, renouvelé, utilisé dans son extension maximale. Argot, inventions verbales, rapprochements incongrus font de la parole un spectacle. Ainsi se crée un tragique burlesque du plus haut comique, dans une expérimentation décisive pour le vingtième siècle.

Edmond ROSTAND (1868 - 1918) ;

Edmond Rostand
Dans l'effervescence théâtrale des années 1890, qui voient en même temps le triomphe de Sardou, Feydeau et l'apparition de Jarry, Edmond Rostand occupe une place à part. Aux antipodes du naturalisme, fort éloigné du symbolisme d'un Lugné-Poe, l'auteur à succès de Cyrano de Bergerac apparaît à ses contemporains comme le dernier romantique. Dramatique en diable, brillant, lyrique, son théâtre assure la permanence d'une formule dramaturgique dont Dumas père et Hugo avaient donné les ingrédients : présence de l'Histoire, intensité de l'émotion, personnages hyperboliques, mélange du grotesque et du sublime. A un public traumatisé par la défaite de 1870, Rostand offre l'image d'une France gaillarde, grande jusque dans l'échec ; le poète Cyrano est alors figure du poète Rostand, incarnant une tradition qu'on se plaira à opposer à l'influence des auteurs nordiques (Ibsen, Strindberg). Cyrano en somme serait l'expression du génie français : pourquoi pas ? Rostand en tout cas connaît la gloire et semble disposé à exploiter une veine dramatique dans laquelle il se voit confirmé par le succès de L'Aiglon (1900). Se déroulant en 1830, interrogeant l'héritage d'une épopée défunte, la pièce s'inscrit dans cette double référence au romantisme et à la défaite qui a permis le triomphe de Cyrano ; le ton, semble-t-il, est donné ; aussi le public et la critique bouderont-ils Chantecler, qui tout en conservant la thématique française abandonne l'inspiration héroïque et le modèle romantique pour se faire moralité, en vers de surcroît. La chute de la pièce éloignera du théâtre un auteur malade, qui donnera encore une pièce posthume : La Dernière Nuit de Don Juan.

Cyrano de Bergerac (1897) :

Le poète libertin devient ici figure héroïque du dévouement amoureux, sacrifiant sa passion au bonheur d'une belle qui ne sera détrompée qu'à la mort du poète. Les morceaux de bravoure, le climat héroïque et galant, la figure de Cyrano enfin, spadassin ingénu, donnent un caractère inoubliable à cette comédie pleine d'émotion, où la parole s'exalte en déclamation sans faire tort à la délicatesse des sentiments.