Friedrich Nietzsche : Chronologie des principales oeuvres

Friedrich Wilhelm Nietzsche : Philologue, philosophe et poète allemand né le 15 octobre 1844 à Röcken, en Prusse, et mort le 25 août 1900 à Weimar, en Allemagne.

Liste bibliographique sur Friedrich Nietzsche :

Photo de Friedrich Nietzsche avec moustache.
Œuvres de Friedrich Nietzsche

1. Ainsi parlait Zarathoustra par Friedrich Nietzsche 1883 :

Ouvrage philosophique et poétique de Friedrich Nietzsche (1844-1900), écrit entre 1883 et 1885. C'est l'oeuvre capitale de Nietzsche, celle où les grandes idées du "Surhomme" et de "L'éternel retour" atteignent leur forme la plus achevée, leur signification la plus joyeusement positive. Après dix années de préparation dans la solitude des Alpes, Zarathoustra éprouve le désir de faire don aux hommes du miel de sa sagesse et descend à la ville: mais le peuple n'écoute pas sa voix inspirée, car il ne pense qu'à applaudir les acrobaties d'un danseur de corde et rit des paroles qu'il ne comprend pas. Zarathoustra devra donc se chercher des disciples auxquels il pourra adresser ses "Discours", défis belliqueux aux anciens idéaux, conçus en un style biblique.
Le premier de ces discours est une parabole intitulée "Les trois métamorphoses": on y apprend quelle doit être l'évolution de l'esprit humain, depuis l' obéissance, symbolisée par le chameau, jusqu'à la négation violente personnifiée par le lion et enfin à la pure affirmation dont l'enfant est l'image. Les discours suivants abordent les sujets les plus divers: ils s'élèvent contre la pusillanimité des médiocres qui se réfugient dans la tranquille somnolence de la morale; contre la métaphysique qui discrédite le monde en prêchant l' abstraction; contre l'aridité livresque d'une culture trop formée sur elle-même; contre l' ascétisme qui fait penser à la mort; contre le culte de l' Etat qui étouffe les hommes en faisant d'eux les esclaves d'un organisme impersonnel; enfin contre la vulgarisation de la pensée. D'autres discours contiennent par contre d'exaltantes affirmations: l'un glorifie la guerre comme stimulant des énergies humaines; un autre reconnaît, dans le dédoublement de soi, fruit de la solitude et de la méditation, la forme la plus belle d' amitié; un autre encore oppose aux valeurs abstraites la valeur de la vie, qui porte en elle-même son but; un dernier enfin enseigne la débordante générosité de la vertu saine qui aime à se donner.
Zarathoustra se retire à nouveau dans la solitude de la montagne; après "des mois et des années", il revient à sa prédication contre les "idéalistes": la Vie doit triompher et l'homme se libérer, par la victoire sur lui-même, du pernicieux instinct d' obéissance, pour se hausser à l'affirmation joyeuse de sa propre volonté. De nouvelles polémiques sont alors engagées contre les faibles prosternés dans la crainte de Dieu, contre les altruistes, les prêtres et les vertueux, contre ceux qui prêchent l' égalité, contre les savants, les poètes qui enseignent des chimères, contre les politiciens. En opposition avec ces polémiques, Nietzsche nous donne en intermède les trois magnifiques chants de Zarathoustra: le "Chant nocturne" où est exaltée la plénitude du bonheur qui aspire à donner sans cesse; la "Ballade" qui fête la vie dans sa spontanéité; le "Chant funèbre" qui est un hymne magnifiant la volonté de puissance. Enfin Zarathoustra, après avoir célébré la sagesse humaine comme divine imprévoyance et confiance dans la vie, délaisse une fois encore ses amis.
Ayant compris la doctrine de l' "Eternel retour", forme la plus haute de l'affirmation, il se présente pour la troisième fois aux hommes et glorifie maintenant l' inconscience du bonheur: il chante les puissances naturelles dont le déchaînement est une forme violente et merveilleuse de consentement, célèbre la victoire sur la mélancolie et invite les humains à se dépouiller de leur gravité: car pour la sagesse de Zarathoustra, il faut avoir "le pied léger". Il dicte enfin ses "nouvelles tables" des valeurs qui, en honneur de l' amoralité constructive de la vie, boulversent les antiques concepts fondés sur le principe du bien et du mal. Mais déjà Zarathoustra est retourné à sa solitude: après un pénible égarement dans le doute, il chante la plénitude de son âme et de la vie, invoquant l' éternité au nom de la joie. C'est enfin la dernière partie du livre, une sorte de "tentation de Zarathoustra". Dans la solitude, il est surpris par l'appel d'un cri d'angoisse: s'étant mis en quête, il rencontre successivement sept créatures qu i figurent symboliquement la survivance des antiques valeurs ou le travestissement des valeurs nouvelles: un devin qui incarne le dégoût de lavie; deux rois, écoeurés de la fausseté du pouvoir; un "scrupuleux d'esprit" empoisonné par son propre positivisme; un magicien, esclave de sa propre fantaisie inépuisable; le dernier pape, errant sans but depuis que "Dieu est mort"; l'homme le plus laid du monde qui par rancoeur a tué Dieu; le mendiant volontaire en quête de la félicité sur terre. Ces hommes supérieurs se sont réfugiés auprès de Zarathoustra. C'est ainsi que commence le banquet en l'honneur du "Surhomme" qui, surgissant de la masse, lui imprime une nouvelle vigueur. Mais aussitôt que Zarathoustra s'est éloigné, ses hôtes se sentent saisis d'une espèce d'angoisse équivoque: eux qui ne peuvent vivre sans Dieu, s'inclinent pour adorer un âne. Mais Zarathoustra revient à l'improviste, balaie cet opprobe, puis entonne le "Chant de l' Ivresse", ultime affirmation de la foi dans l'Eternel Retour; il termine par le "Rondo de Zarathoustra", intense et brève poésie dans laquelle est invoquée, comme dans le chant de minuit, la profonde, profonde Eternité". Ainsi prend fin, dans le matin radieux, l'histoire de Zarathoustra et ce sera bientôt l'avènement de vrais disciples.
Nietzsche a appliqué dans sa fable la loi du "talion", en voulant que ce soit ce même Zarathoustra, "qui créa l'illusion d'une organisation morale du cosmos", qui enseigne aux hommes à se libérer du moralisme. Quant au mythe du "Surhomme" il jaillit des plus pures profondeurs de la pensée nietzschéenne; cependant ce nom que l'auteur dit avoir "récolté dans la rue", lui vint de Goethe (voir "Faust", I, 1 et "Dédicace" des "Poésies"). La valeur artistique de Zarathoustra n'est pas toujours égale: un symbolisme lourd n'en est pas absent; des jeux de mots allant jusqu'au calembour douteux, une éloquence trop chargée, d'autant plus emphatique qu'elle est moins persuasive, se rencontrent souvent dans l'ouvrage. Tel quel, c'est néanmoins un chef-d'oeuvre poétique et, malgré la multiplicité  des sources (qui vont de la Bible aux poésies de Goethe, de la prose de Luther aux aphorismes des moralistes français), il conserve une originalité totale. Nietzsche put à bon droit se vanter, comme il le fit auprès de son ami Rohde, d'avoir, avec "Ainsi parlait Zarathoustra", porté la langue allemande à sa perfection. Cette oeuvre de Nietzsche inspira directement Richard Strauss (1864-1949) qui, en 1896, donna un poème symphonique intitulé: "Ainsi parlait Zarathoustra" (op. 30) qui est des plus brillants.

2. Aurore, Réflexions sur les préjugés moraux par Frédéric Nietzsche 1881 :

Ouvrage philosophique de Friedrich Nietzsche (1844-1900) écrit dans les années 1879-1881, publié en 1881. Il est constitué par 575 aphorismes "sur la morale considérée comme préjugé", rassemblés en cinq livres. Nietzsche lui-même avertit, dans un aphorisme de son dernier livre, qu'un ouvrage comme "Aurore" n'est pas fait pour être lu rapidement du commencement à la fin; il faut au contraire l'ouvrir souvent, pouvoir s'y plonger, "puis regarder ailleurs et ne rien trouver d'habituel autour de soi". Bien que ce livre marque le début de la campagne de Nietzsche contre la morale, on n'y rencontre aucune attaque, aucune négation, aucune malignité: il est plein du pressentiment d'une "transmutation de toutes les valeurs" qui enseignera aux hommes à "dire oui" à la vie, en se débarrassant de la fausseté du moralisme. Nietzsche n'entend pas nier la moralité au sens vulgaire du mot; bien qu'armé de méfiance, "suivant l'esprit de La Rochefoucauld", envers les imposteurs moraux, il ne nie pas qu'il y ait eu des hommes qui ont agi en ayant pour motif des "raisons morales", mais il nie que l'hypothèse sur laquelle ils se sont appuyés ait eu un fondement réel (de la même manière que l'on nie l' alchimie, alors qu'il y a eu des alchimistes, et de bonne foi). Pareillement, Nietzsche nie l' immoralité; mais il y a cependant des actions qui doivent être combattues et des hommes que l'on sait immoraux.
L'idée de "l' innocence du devenir" s'impose au philosophe: il pense que les actions dites morales doivent être accomplies, mais "pour des raisons différentes de celles que l'on a jusqu'ici adoptées". Pour la première fois apparaît, dans le développement de la pensée nietzschéenne, l'idée d'un "avenir de la noblesse" (201); la mesquinerie, bien plus, l' "indécense" de la politique de son temps donnaient à penser à Nietzsche qu'en dehors de ces milieux politiques se développerait une nouvelle aristocratie de la culture, consacrée "à l' idéal de la sagesse victorieuse". Nietzsche ressent vivement ce que peut avoir d'ennuyeux la culture, si on la conçoit sans enthousiasme et en dehors de la vie, comme ayant son but en elle-même, insatiable et vide, elle ne peut conduire qu'à la déception: le "Don Juan de la connaissance" (327) finira par être durement cloué à son illusion et transformé en "convive de pierre" au festin du savoir. Tout autre est pour Nietzsche le rôle de la culture; il n'est besoin que de voir l'aphorisme par lequel se clôt l'ouvrage ("Nous, aéronautes de l' esprit") qui exalte l' audace outrancière, mais pleine de foi, du penseur qui ne craint pas le naufrage, parce qu'il sait que d'autres voleront plus loin que lui. Mais pour comprendre tout à fait cet ouvrage, écrit en grande partie à Gênes où les humbles gens qui fréquentaient l'auteur l'appelaient "le Petit Saint", il faut peut-être lire d'abord la page consacrée aux "besogneux de l' esprit" (449) où il exprime sa conception de la vie austère et simple et où déborde un sentiment brûlant de charité humaine: page qui suffit à elle seule à démolir le mythe d'un Nietzsche amoral et insensible.

3. Au-delà du bien et du mal. Prélude à une philosophie de l' avenir. F Nietzsche 1886 :

Oeuvre du Philosophe allemand Frédéric Nietzsche (1844-1900), publiée en 1886.
Après le Wagnérisme de jeunesse, après la réaction critique suivante, marquée par "Humain, trop humain" et "Le voyageur et son ombre", cette oeuvre avec le grand poème "Ainsi parlait Zarathoustra", illustre la troisième période de la vie de Nietzsche, avant les derniers livres, déjà annonciateurs du drame final de la folie. Période de solitude, mais heureuse, baignée de lumière française et méditerranéenne, -car Nietzsche, installé à Nice depuis 1883, s'est presque entièrement séparé de l' Allemagne, -où la critique acerbe de la période précédente fait place peu à peu à un souci plus mesuré, l'édification d'une nouvelle morale de consentement absolu au monde, à la Vie, qui trouve son expression totale dans le mythe de l' Eternel retour dont Zarathoustra est le prophète. "Au-delà du bien et du mal" se présente ainsi, sous la forme habituelle d' aphorisme, comme une synthèse des idées de Nietzsche. On y trouve les thèmes anciens de l' irrationalisme et de l' amoralisme: d'abord un doute radical sur la valeur des philosophies. Au vrai, pour Nietzsche, il n'y a point de philosophie, mais seulement des philosophes qui se confessent, sans l'avouer, sous le masque de leur dialectique, qui, sous prétexte de connaissance, justifient un instinct, un préjugé antérieur: "ils sont tous des avocats qui ne veulent pas passer pour tels". Ce n'est pas de cette façon, naturellement, que la connaissance pourra avancer! Le plus grand obstacle à son progrès est certainement le préjugé de la morale, cette "tartufferie", dit Nietzsche, qui pousse le savant à se mentir sur le monde et sur lui-même. Mais la vérité n'a rien à voir avec le bonheur et la morale. Une chose pourrait être vraie, bien qu'étant au plus haut degré nuisible et dangereuse. Peut-être même la destinée fondamentale de l' Etre est de périr par la connaissance absolue. La vie morale est-elle une préparation à la philosophie, comme l'avait pensé saint Augustin et tout le monde chrétien avec lui? Nullement, réplique Nietzsche, qui voit dans la dureté et la ruse des conditions extrêmement favorables à l'éclosion d'esprits robustes et rappelle le mot de Stendhal affirmant qu'un banquier possède toutes les qualités requises pour faire un bon philosophe. Il faut consentir à l'idée que le monde se moque de nos mots, de nos pensées, de notre morale: le monde n'est ni bon ni mauvais: il est, forme primaire de la vie, un grand tout instinctif, où nous découpons arbitrairement des formes à notre convenance. Le monde, c'est la volonté de puissance, énergie pure, libre de toute loi, au caractère général et absolu. Il ne s'agit donc plus, comme l'avait fait Kant par exemple, de mettre en doute certaines formes de la pensée (l' espace, le temps), mais la pensée elle-même. Il ne s'agit plus de chercher les "fondements" de la morale, mais de reconnaître que la morale est elle-même un problème et peut être mise radicalement en question. Jusqu'à présent, c'est la morale qui a jugé l'homme.
Mais la morale n'est qu'une confession du moraliste, un "langage figuré des passions". La morale vaudra donc ce que vaudra le moraliste. Et Nietzsche, ici, pense avoir trouvé une distinction définitive: il y a deux grands types seulement de morales: morale des maîtres, qui est originairement celle d'une race barbare dominante, enivrée du plaisir de prendre une pleine conscience de sa supériorité sur la race dominée. En face, la morale des esclaves qui ne peuvent avoir d'autre but que d' humilier toutes les valeurs arstocratiques (morale égalitaire), d'alléger le poids de l'existence (morale utilitaire), d'annoncer une libération future (morale du progrès), de se préserver d'une vie trop dure (morale de la liberté, alors que la morale des maîtres est une morale du dévouement). Le type le plus achevé de cette morale des esclaves est bien le christianisme, qui, en opposant à tous les instincts de puissance l'idéal d' égalité devant Dieu, a avili l'Europe, protégé tout ce que la race avait de malade et de faible. Nietzsche reconnaît toutefois quelques vertus au christianisme: l' amour de Dieu, par exemple, est supérieur au lâche humanitarisme moderne: la religion conserve, pour le peuple, une efficacité éducatrice et sélective qu'utiliseront les philosophes de l'avenir. La morale chrétienne a tout de même fait de l' Europe un pauvre troupeau, et la démocratie, en continuant le christianisme, va instituer le règne d'une humanité universellement et identiquement médiocre: l'immense majorité continuera donc de s'abaisser, de se niveller: mais n'est-ce pas là le terrain le meilleur pour la naissance et la croissance d'êtres d' exception? Telle est l' espérance qui anime maintenant Nietzsche: une nouvelle aristocratie est possible; les philosophes de l'avenir, les hommes libres vont naître, qui auront surmonté le scepticisme moderne et chrétien, par un autre scepticisme, dont Frédéric II nous donne l'exemple, le "scepticisme de l'audacieuse virilité", qui trouve son exaltation dans le consentement total à l'irrationalité de la vie, au rythme invincible de l' Eternel Retour.

4. Considérations inactuelles par Friedrich Nietzsche entre 1873 et 1876 :

Ouvrage du philosophe allemand Frédéric Nietzsche (1844-1900), écrit et publié entre 1873 et 1876. La première "considération" fut écrite entre avril et juin 1873 et publiée en août; la seconde écrite à l'automne 1873, fut publiée en janvier 1874; la troisième, écrite au printemps 1874, fut publiée en octobre; la quatrième, écrite durant l'été 1875, fut imprimée en juillet 1876. La première "David Strauss, sectateur et écrivain" est une virulente attaque contre le "philistinisme culturel" qui a envahi l' Allemagne après la guerre victorieuse contre la France, amenant chez toute la classe cultivée une plate satisfaction de son degré de culture et la conviction d'avoir atteint la perfection dans ce domaine. En réalité cette prétendue culture triomphante n'est qu'une Babel de styles, une sorte de tacite accord des gens instruits pour repousser tout ce qui est vivant, afin que rien ne vienne troubler l'ordre quotidien de leur apathie. Le "philistin cultivé" prétend être le véritable homme de culture, agir en maître dans le domaine culturel avec sa mesquine mentalité conservatrice, réduisant les classiques à ses propres proportions, si bien que l'admiration qu'il professe pour eux est indigne. Le véritable artiste est toujours un chercheur et un destructeur; mais ces petits hommes aiment leur tranquillité, convaincus que la véritable culture allemande est entre leurs mains. C'est toute la classe de ces doctes satisfaits que Nietzsche flétrit en la personne de David Strauss, auteur d'un livre intitulé "L'ancienne et la nouvelle Foi" qui rend hommage aux temps modernes. Dans cette première considération se fait jour le mépris de Nietzsche pour tout le système allemand d' éducation de la fin du XIXe siècle, système orgueilleux et vide de substance.
La deuxième considération, "De l' utilité et des inconvénients des études historiques" est, elle aussi, un âpre réquisitoire contre ce "sentiment historique" fort répandu en Allemagne et qui, faussement compris, permet à une foule de philologues de considérer l' histoire comme une chose morte, bonne à être disséquée. Les philologues ont perdu de vue la véritable importance de l' histoire qui doit servir la vie et non la tuer. Chez l'historien, l' instinct constructeur doit toujours être en éveil; il lui faut revivre le passé à la lumière du présent: la sève de la vie doit le vivifier de telle sorte que l' historien puisse transformer le passé en vue des exigences du futur. Il faut que l'histoire ressemble à une oeuvre d'art si elle veut, en tant que force vive, stimuler l' action. Seules les grandes personnalités peuvent examiner et juger l' histoire en lui imprimant la vigueur de leur propre vitalité, en la plongeant dans l'atmosphère du "non-historique", unique atmosphère où puisse se développper la vie dans son devenir triomphant. Il faut une somme d'illusions pour créer quelque chose de grand, une sorte d' aveuglement amoureux à l'égard du passé, de façon à pouvoir y trouver un encouragement à persévérer.
Dans la troisième considération, "Schopenhauer éducateur", Nietzsche révèle ce qu'est pour lui le philosophe idéal, à travers la figure de Schopenhauer, c'est sa propre personnalité qu'il dévoile, si bien qu'on peut dire que c'est sa vie intime qui est inscrite dans cette considération. Nietzsche estime que le but auquel tend la nature et par conséquent la véritable culture, c'est la création du génie; les hommes sont des essais douloureux et néanmoins admirables pour les possibilités qu'ils renferment: ils doivent agir pour rendre plus facile la tâche de la nature, doivent mépriser en eux-mêmes les tentatives ratées et faire tous leurs efforts pour que l'oeuvre de la nature puisse un jour avoir un résultat meilleur. C'est pourquoi la doctrine des forts commence par la négation et le pessimisme: ils se dressent comme des Titans en face du devenir et doivent abattre, en la niant, la façon commune de considérer la vie; ils ont pour but exclusif de préparer la voie à l'Homme, infiniment plus élevé que le commun des mortels. Là, est la véritable fin de la culture; aussi la culture moderne est-elle mensongère et nuisible parce qu'elle est asservie à de petits égoïsmes microscopiques et a dégénéré en quelque chose d'inoffensif, tendant à créer toute une masse d'hommes ordinaires. Sous ce travertissement, la culture est exploitée par l'égoïsme des hommes d' affaires, par l' égoïsme des savants absorbés dans les stériles spéculations scientifiques de problèmes purement théoriques, enfin par l' égoïsme de l' Etat qui encourage une espèce de philosophie bâtarde consistant à faire l'historique des philosophies de toutes sortes.
En réalité le philosophe est quelque chose d'explosif, une somme d'énergies qui amène avec lui le bouleversement puisque, pour créer, il faut d'abord détruire.
La quatrième considération traite de "Wagner à Bayreuth". Nietzsche prenant prétexte de la représentation des "Niebelungen" de Wagner, à Bayreuth, définit quel est son idéal artistique personnifié par Wagner lui-même, ce magicien qui ressuscite le véritable esprit tragique. On retrouve ici le thème, déjà exprimé dans "Naissance de la tragédie", de la musique, promoteur d'un nouvel esprit créateur dans l' art. L' art, doit, par sa réhabilitation, perdre ce caractère d' objet de luxe, de dilettantisme, dépourvu de vitalité, qu'il a assumé pour plaire à la stupide "société cultivée". L' art doit fomenter la vie, restaurer les esprits dans les intervalles de la lutte et vivifier leur puissance de négation et d'affirmation. Le sens tragique est perdu de nos jours: les hommes se délectent d'expériences artistiques sans vigueur et restent hostilement muets en face du génie qui tente de les soulever. La musique de Wagner, née de son âme tumultueuse, bat le rappel pour le peuple des élus:: elle défie le doute et l'hostilité, sûre de sa force qui sera la force du peuple de demain, libéré des entraves d'une culture apathique et menteuse, et en marche sur la voie des destins les plus ardus. Dans le style belliqueux de ces "Considérations inactuelles", Nietzsche se présente déjà comme le destructeur de toutes les valeurs, l'instigateur réveillant un monde endormi, même si jusqu'alors il ne s'est pas encore dégagé complètement de l'influence de ses maîtres. "Les considérations inactuelles" sont des promesses", déclara plus tard Nietzsche, et à ces promesses il ne faillira pas.

5. Dithyrambe à Dionysos, par Frédéric Nietzsche 1888 :

Ouvrage de Frédéric Nietzsche (1844-1900), achevé dans sa forme actuelle durant l'été de 1888, à Sils Maria. Il consiste en un recueil de neuf poésies en forme de dithyrambes, dont trois appartiennent à "Ainsi parlait Zarathoustra"; les six autres sont intitulées: "De la pauvreté du plus riche", "Parmi les oiseaux de proie", "Le soleil décline", "Derrière volonté", "Le signe de feu", "Gloire et éternité". La poésie de Nietzsche touche ici son plus haut sommet. Le talent musical du poète, qui s'était déjà montré dans les poésies lyriques précédentes (voir "Le gai savoir"), lui permet de transcrire sous une forme lyrique les sentiments éclos dans les régions inaccessibles de l'esprit, à la limite de l'extase et de la folie. Le sentiment du vertige spirituel, l'ivresse de la plénitude du cœur, l'angoisse de la connaissance et du tourment de soi-même, le ravissement de l'éternité et, plus intense que toute autre passion, la sérénité de sa "septième solitude" dans laquelle le poète a un avant-goût de la mort, tels sont les thèmes essentiels de ce livre qui, par sa valeur lyrique, est supérieur même à "Zarathoustra" et qui peut être regardé comme le chant du cygne de Nietzsche poète.

6. Ecce homo. Comment on devient ce que l'on est, Frédéric Nietzsche 1908 :

Autobiographie du philosophe allemand Frédéric Nietzsche (1844-1900), écrite en 1888 et publiée après sa mort en 1908. Dans la première partie, intitulée "Pourquoi je suis si sage", Nietzsche distingue les éléments de sa propre personnalité et relève en lui deux tendances opposées: l'une, décadente et qui le conduirait à l'apathie, déterminée par son déplorable état physique (il fut souvent et longtemps malade); l'autre, anti-décadente et combattive, développée par la volonté de salut qui veille en lui et marque toute sa philosophie, volonté qui lui a fait surmonter la compassion et le ressentiment. Avec une fierté qu'il ne cache pas, il attribue la diversité de son caractère au sang polonais qu'il a hérité de ses aïeux paternels et qui se révèle dans son physique. Doué d'un instinct aigu de propreté qui lui permet de découvrir la boue cachée sous l' hypocrisie des formes morales, il aspire avec passion à la solitude. Dans la seconde partie: "Pourquoi j'en sais si long", Nietzsche se déclare "immunisé" par nature contre les problèmes de la transcendance. Une espèce d' "excursus" psychophysiologique lui montre la vie libre au grand air comme au travail spirituel le plus noble; il en arrive que l'air sec favorise la naissance du génie, alors que l'humide chaleur germanique tue les germes de la grandeur. Quant à la "récréation" de l'esprit, Nietzsche pense que la lecture est la forme la meilleure, puisqu'elle aide l'homme à se séparer de lui-même, et lui permet de pénétrer les sciences et les âmes étrangères; toutefois il ne faut pas laisser la pensée des autres "escalader les murs" de notre esprit quand celui-ci est sur le point de créer des conceptions nouvelles. Quelques livres donc forment sa bibliothèque, tous français. Comme récréation, il accepte encore la musique de Wagner, durant les jours de leur accord à Triebschen; mais Wagner, en réalité, n'est que l'héritier du romantisme français tardif et décadent, alors que la musique dont rêve Nietzsche doit être profonde et sereine comme un après-midi d'octobre. Nietzsche recherche enfin l'origine de sa propre sagesse; celle-ci tient dans sa géniale habileté à exclure de soi ce qui devrait toujours être nié: il faut se garder de toute passivité, qui pourrait infirmer la liberté de l'individu. Pour devenir ce que l'on est, il n'est pas besoin de s'étudier: même les erreurs de la vie ont leur valeur, pace qu'à travers elles se développe et grandit, s'alimentant des capacités artistiques de l'instinct, "l'idée organisatrice" qui s'épanouira ensuite spontanément au moment de la maturité.
Dans la troisième partie: "Pourquoi j'écris de si bons livres". Nietzsche reconnaît que l'incompréhension que rencontrent ses oeuvres est juste, puisqu'il s'est élevé à un niveau humain supérieur à celui que les hommes modernes peuvent atteindre, et son parfait lecteur devrait être un monstre de courage et de curiosité. Il a façonné la langue allemande par des moyens artistiques incroyables, et il a découvert le grand style des périodes. C'est à cette partie que sont annexées les fameuses préfaces des oeuvres, à travers lesquelles on peut suivre l'évolution de la philosophie nietzschéenne.
La quatrième partie: "Pourquoi je suis une fatalité", explique l'importance que Nietzsche attribue à sa propre philosophie: il sent qu'il a commencé quelque chose de prodigieux: sa vérité est terrible, "parce qu'auparavant on appela vérité le mensonge". Il est le premier immoraliste et, s'il a mis en tête de son plus grand ouvrage le nom de Zarathoustra, de celui qui créa la fatale erreur de la moralité en expliquant le monde par le concept métaphysique de la lutte du bien contre le mal, il l'a fait délibérément, car il était juste que celui qui erra et fut le plus sincère des penseurs, se surmontât lui-même par amour du vrai jusqu'à se transformer en son contraire, le Zarathoustra nietzschéen, lequel a découvert et dénoncé la morale chrétienne et, par cela même, représente le destin. L'impératif de Nietzsche a cette signification: il faut avoir la force de concevoir la réalité telle qu'elle est; ce n'est que par cette voie que l'homme peut trouver la grandeur. Et "Ecce homo" se termine par ces mots: "M'a-t-on compris? Dionysos en face du Crucifié..." Dans cet ouvrage -ainsi qu'il l'affirme lui-même dans une lettre, -Nietzsche a voulu se présenter "avant l'acte funeste et solitaire de la transmutation des valeurs": en traçant en lignes hardies son portrait pythique il entendait appeler l'attention sur lui et rompre ainsi l'absurde silence qui s'était fait autour de lui.

7. Humain trop humain, par Friedrich Nietzsche 1878 :

Ouvrage du philosophe allemand Friedrich Nietzsche (1844-1900), commencé au cours de l'été de 1876, achevé en 1878 et publié au printemps de la même année. Conçu à Bayreuth, il fut en majeure partie dicté à Peter Gart, alors étudiant à Bâle. La première édition était dédiée à la mémoire de Voltaire, dont c'était le centenaire le 30 mai 1878. L'ouvrage se présente sous la forme d'une série de 638 aphorismes tirant leurs titres de sujets divers et ordonnés en neuf parties, conçues à l'origine comme autant de "Considérations inactuelles" et devant faire suite aux quatre précédentes déjà publiées entre 1873 et 1876. Dans la première partie "Des choses premières et dernières", Nietzsche fait observer que le monde métaphysique constitue, par définition, la plus indifférente des connaissances, aussi indifférente que doit l'être "au navigateur dans la tempête la connaissance de l' analyse chimique de l'eau" (Aphorisme 9). A la métaphysique, il opposera donc sa propre philosophie "historique", tendant à retrouver dans tout ce que la pensée avait considéré jusque là d'origine transcendante, une sublimation d' humbles éléments humains. Cette philosophie nouvelle doit consacrer son triomphe dans une histoire des origines de la pensée, qui ne verra, dans ce que l'homme appelle "monde", que la somme des erreurs et des élucubrations de l'esprit humain, héritées des plus anciennes générations. Pour l'auteur, l'origine de l' idée métaphysique est le langage, qui, doublant en quelque sorte la réalité, place un nouveau monde à côté du monde réel: erreur bénéfique qui permit le développement de la raison et, en particulier, celui de l'activité logique et de ses concepts. Il n'hésite pas à remonter la succession phylogénétique, jusqu'aux rudiments d'une vie bestiale, pré-humaine, et plus loin encore, à la vie végétale, afin d'y retrouver l'origine des concepts, sans soupçonner une seul instant l'insuffisance d'une telle démarche dans un domaine où seule l'analyse transcendantale pourrait prétendre se frayer une voie. Selon Nietzsche, c'est au niveau de notre existence végétale que remonterait la notion d' égalité", justifiée par la paix éternelle dans laquelle vivent les plantes. De ce concept illusoire d' égalité, l'idée de nombre aurait plus tard tiré son origine, -de même, le principe des "substances" provient du fait que les yeux trop faibles des premiers organismes voyaient en tout la "même chose": quand à l'idée de liberté, elle se serait formée à partir de la croyance erronée en l'existence de choses isolées, sans rapport avec le reste. Dans d'autres aphorismes, l'auteur voit l'origine de la métaphysique dans ce "malentendu" qui naquit "à propos des rêves": à des époques encore frustes, n'en vint-on pas à croire que l'on vivait, en dormant, dans un deuxième monde irréel. Nietzsche a cependant conscience de tout ce qui peut se trouver détruit par une philosophie libérée de la métaphysique: étant donné que le monde en tant qu'erreur est considéré par lui comme quelque chose de "profond, de merveilleux", et que la disparition de la métaphysique implique l'énorme avantage de supprimer toute impulsion à l'accomplissement d’œuvres grandes et durables. Mettant alors un frein à son esprit de négation, il voit dans sa critique un mouvement "rétrograde", qui ayant pris connaissance des raisons psychologiques des conceptions transcendantes, reconnaît ensuite qu'un plus grand progrès humain est dû à ces anciennes erreurs.

Dans la deuxième partie, "Pour servir à l'histoire des sentiments moraux", l'auteur aborde le problème éthique. Nietzsche tient pour essentielle, à l'égard de la morale, la proposition selon laquelle nul n'est responsable de ses actes, à telle enseigne que juger équivaut à être injuste. L'homme n'est qu'un amas changeant de sentiments. Les hommes cruels ne sont rien d'autre que "des arriérés dont le cerveau, par suite de tous les accidents possibles au cours de l' hérédité, n'a pas subi une série de transformations assez délicates et multiples" (Aph. 43): la méchanceté est rare, et même, n'existe pas. Le mensonge lui-même n'a aucune signification morale, puisque dire la vérité n'a d'autre raison que la commodité, le mensonge exigeant imagination et mémoire: un enfant qui grandit dans une atmosphère familiale compliquée, apprendra naturellement à mentir, et en toute innocence. Un principe absolu et transendant n'est donc pas nécessaire à l'explication des soi-disant valeurs morales: par exemple, une armée valeureuse convaincue de l'excellence de la cause qu'elle défend. En général, la morale est une "autodécomposition"; il est impossible d'être altruiste: si une mère par exemple se sacrifie pour son enfant, c'est qu'elle porte son fils "en elle-même", et préfère cette part d'elle-même à tout le reste. 
La troisième partie, "La vie religieuse" contient en germe les thèmes (développés par la suite dans "L' Antéchrist" de la lutte que Nietzsche mènera contre le christianisme, tenu pour une "haute ordure", en raison de son culte morbide de l' absurde morale et logique, de son "asiatisme" et de son exaltation du mépris de soi. Quant à leur origine, les religions découlent d'une part d'une fausse interprétation de la nature, de l'autre du besoin, propre à toute morale ascétique, d'exalter une part de soi en tant que partie intégrante de Dieu, parallèlement à un abaissement et à une "satanisation de l'autre face de sa personnalité. La quatrième partie "De l' âme des artistes et des écrivains", entend surtout définir les caractères essentiels de l' art, qui doit, dans ses productions, présenter les caractères d'une immédiate et soudaine révélation, alors qu'en réalité il suppose une patiente et complexe élaboration logique et critique. Quant à la fonction essentielle de l' art, Nietzsche la voit dans sa force d'élévation en tant qu' initiation au sentiment de l' innocence du devenir.
Les "caractères de haute et basse civilisation" sont recherchés et définis par l'auteur dans la cinquième partie. Ici, il s'attache surtout au mystère des origines du génie, remontant à ces conditions premières que sont la nature et l' histoire, et à ce qui distingue l'esprit libre, l' "esprit fort", de l'esprit bon selon les critères du vulgaire. Pour Nietzsche, la nature emprisonne le génie tout en exaltant au plus haut degré sa volonté de libération. L'esprit de la civilisation est ressenti comme l' union, à l'image du centaure, de deux instincts opposés, l' angélique et le spirituel. Seule une extrême tension des énergies en conflit engendre le climat propice à l'apparition du génie, tandis que le "bon" caractère n'est que soumission aux circonstances. Dans cet esprit, l'auteur donne une puissante interprétation de la Renaissance italienne, l'opposant à la Réforme protestante comme la lumière s'oppose à l'ombre. Dans la sixième partie, "L'homme dans la société", nombre d' aphorismes soulignent crûment la vanité et l' égoïsme qui constituent le fond de toute amitié, des luttes, des polémiques et en général de tous les rapports humains: l'influence des moralistes français du XVIe au XIXe siècles est manifeste dans ces pages: mais certains aphorismes se réfèrent encore tacitement à d'humaines valeurs morales, comme la bienveillance, la générosité. Cette partie s'achève sur une remarquable envolée dans laquelle, abandonnant toute justification de l' égoïsme, Nietzsche appelle la venue de l'ère joyeuse où, au lieu du vieil adage: "Amis, il n'y a pas d' amis!", on pourra dire: "Ennemis, il n'y a pas d' ennemis".
Avec la septième partie, "La femme et l' enfant", l'auteur se livre à de pertinentes remarques. Le mariage, selon lui, doit être fondé sur l' amitié, être semblable à une "longue conversation". Les traits essentiels de l'esprit féminin sont notés avec beaucoup de lucidité, à l'encontre des opinions superficielles et couramment admises. On y relève également de pénétrantes observations relatives au drame de l' enfance, souvent sacrifiée en raison du désordre moral des parents. Avec la huitième partie, Nietzsche jette un "Coup d'oeil sur l' Etat". Son tempérament aristocratique le conduit à dénoncer, dans les deux maux opposés de la démagogie et de l'idolâtrie de l' Etat, le plus grand péril pour le développement de l'esprit. Pour lui, le socialisme n'est rien d'autre que le frère cadet du défunt despotisme. Le dernier aphorisme ne voit dans le s opinions publiques que des paresses privées.
"L'homme avec lui-même" constitue le sujet de la neuvième et dernière partie. Deux thèmes principaux: la valeur de la justice intellectuelle opposée au fanatisme des convictions absolues, fruit de la passion et de la paresse d'esprit : et la consicence qu'a Nietzsche de sa mission, vivement ressentie dans tous ses aspects: sentiment de danger moral qui s'associe secrètement à sa volonté de libération; fatigue et angoisses de l' isolement; mais aussi joie de la recherche aventureuse, altière et solitaire allégresse de la découverte, toutes choses qui seront exprimées d'admirable façon, sous une forme mythique, dans la dernière page: "Le voyageur" (Aph. 638). "Humain trop humain, comme les ouvrages qui lui succéderont, doit sa forme aphoristique, souple et variée, à l'intime nécessité d'expression d'un esprit qui se cherchait sans cesse, et aux limites que ses infirmités imposaient à l'auteur, l'empêchant d'atteindre à une transcription plus complexe de sa pensée. La belle préface, que Nietzsche écrivit pour la deuxième édition de l'ouvrage, précise mieux qu'on ne le pourrait faire, quelle place revient à ce livre dans l'évolution spirituelle de son auteur: livre tout vibrant d'une suprême "volonté de santé" s'opposant à un romantisme morbide: passage du romantisme pessimiste à l' ironie positive qui justifie en quelque sorte la dédicace à Voltaire. Nietzsche du reste devait devenir lui-même le titre de son ouvrage: "Là où vous voyez des choses idéales, moi, je vois des choses humaines, hélas! trop humaines! Je connais mieux l' homme".

8. Généalogie de la morale. Friedrich Nietzsche 1887 :

Ouvrage du philosophe allemand Friedrich Nietzsche (1844-1900), écrit et publié en 1887. Composé dans l'intention de renforcer la portée d' "Au-delà du bien et du mal", précédemment publié, il réunit trois dissertations intitulées: "Bien et mal -Bon et mauvais"; "Faute-Mauvaise conscience -Et ce qui leur ressemble"; "Quel est le sens de tout idéal ascétique?". Dans le premier, Nietzsche traite de l'essence et de l' origine du Christianisme, engendré selon lui par l'esprit de ressentiment et non par l' "Esprit": en lui, il dénonce une réaction et une révolte contre la suprématie des valeurs aristocratiques. Dans le deuxième, la "conscience" est reconnue par Nietzsche non comme la voix de Dieu en homme, mais comme l' instinct de cruauté, qui se replie sur lui-même lorsqu'il n'a pu s'épancher extérieurement: d'où la thèse que la cruauté est un élément indissociable de la civilisation. Dans le troisième, l'auteur trouve l'explication de la puissance (qu'il tient pour maléfique) de l' idéal ascétique religieux, dans le fait que cette forme de discipline était, "jusqu'à Zarathoustra", la seule qui fut proposée aux hommes. Nietzsche considérait cet ouvrage comme une préparation à son oeuvre, demeurée inachevée, "De la transmutation de toutes les valeurs", et comme une confirmation du précédent "Au-delà du bien et du mal", auquel il se rattache par ses qualités formelles et sa valeur philosophique fondamentale.

9. La naissance de la philosophie à l'époque de la tragédie grecque :

Oeuvre du philosophe allemand Frédéric Nietzsche (1844-1900). Ce livre n'est pas à proprement parler un ouvrage de Nietzsche. Car son projet de compléter "La naissance de la tragédie" par une étude des origines de la philosophie n'a jamais pu être réalisé. Il ne s'agit donc, avec cette édition française, que d'un recueil de fragments, de notes et d'esquisses. La pensée de Nietzsche y est cependant fort claire. Sous l'influence de Schopenhauer, il cherche moins à connaître objectivement les philosophes présocratiques, qu'à se connaître lui-même et s'affirmer à leur propos. La philosophie est, selon lui, l' imagination suprême. Elle s'apparente à l'oeuvre d' art. Elle est essentiellement subjective. Avec de telles idées, Nietzsche (qui travaillait, d'ailleurs, avant que Diels n'eût fait sa grande édition critique des Présocratiques) ne pouvait guère tenter une oeuvre historique au sens usuel de ce mot. Il a fait une série de portraits: Thalès, Héraclite, Empédocle, Démocrite etc. Ces penseurs apparaissent comme les héros d'un savoir passionnel, né du même souffle que le mythe et la tragédie. Socrate, au contraire, marque le début du rationalisme, et ruine, pour le plus grand malheur de la civilisation, la double tradition religieuse et métaphysique.

10. La naissance de la tragédie ou Hellénisme et pessimisme 1871:

'est avec ce premier ouvrage que le philosophe allemand Friedrich Nietzsche (1844-1900) affronta le public en 1871. Il est né, peut-on dire, des "hauts entretiens" que l'auteur eut avec Wagner à Triebschen, où Nietzsche, alors professeur de philosophie grecque à l'Université de Bâle, venait, aussi souvent qu'il le pouvait, faire des séjours de plus ou moins longue durée.
Wagner composait à cette époque la musique de "Siegrfied". Quant à Nietzsche, il "repensait" le problème de la tragédie grecque et la philosophie des pré-socratiques. A chaque nouvelle entrevue, dans la paix sereine de la villa de Wagner, isolée sur les rives du lac, les deux hommes confrontaient leurs pensées et leurs vues. La "Naissance de la tragédie" est tout imprégnée de cette "atmosphère enivrante" propre aux grandes "tensions d'esprit". "Dès ce premier ouvrage, l'un des plus beaux, Nietzsche s'affirme et se montre tel qu'il sera: tous ses futurs écrits sont là en germe. Dès lors, une ferveur l'habite qui va toucher à tout en lui, réduire en cendres ou vitrifier tout ce qui ne supporte pas tant de chaleur" (André Gide, dans "Prétextes"). L' art, dit Nietzsche, est soumis à la double influence d' Apollon et de Dionysos. L'influence d'Apollon porte à la contemplation esthétique d'un monde imaginaire et idéal, monde où la beauté des formes induit à l'évasion par le "devenir". Au contraire, l'influence de Dionysos amène à voir dans le "devenir" une poisition contradictoire: besoin irrésistible de créer conjugué à une folie destrucrice. Ces deux tendances correspondent à des "instincts artistiques de la nature elle-même"; et de leur antagonisme, est né l'art tragique grec. Pour un grec, devenir apollinien signifiait dompter son goût du monstrueux, de l'inconnu, de l'atroce et acquérir le sens de la mesure. En effet, au fond de l'âme grecque, persistait encore un reliquat de démesure asiatique, et toute sa grandeur fut justement de lutter contre cet atavisme. C'est ainsi que le sentiment tout apollinien de la beauté fit jaillir la lumineuse théogonie des Olympiens de la sombre théogonie des Titans. Les arts plastiques et l' épopée sont issus de cette source radieuse; ils dérivent tous de la contemplation sereine, dépouillée et mesurée de certaines images: chacun, dans son langage, traduit le monde visuel. Au contraire de ces arts contemplatifs, la musique se manifeste comme une volonté s'exprimant dans l'ivresse de l'art; la tragédie, elle, sous l'effet du songe apollinien, voit sa nature orgiaque se transformer et emprunter l'aspect d'une allégorie. Elle est née du choeur tragique des Satyres, compagnons de Dionysos; elle découle véritablement du "dithyrambe". La satyre est l'image première de l'homme qu'enivre la présence du dieu: il est le symbole d'une existence plus profonde que celle acquise par l'homme au moyen de la culture:; et l' initiation dionysiaque représente l'essence de la vérité opposée à la fugacité des phénomènes. De là naît la consolation toute métaphysique qu'engendre la tragédie par son sens de la pérennité de l'être à l'encontre des apparences éternellement périssables. Dionysos est seul présent dans le trouble orgiaque, puis on essaye de l'incarner: ainsi se crée le drame proprement dit, où les souffrances du héros étant transfigurées, le trouble cède à la sérénité. Dionysos demeurera jusqu'à Euripide l'élément fondamental, bien que représenté sous les traits de divers personnages tragiques. L'esthétique d' Euripide -inspirée de Socrate- porta dans la tragédie le germe desctructeur; il créa la nouvelle comédie attique, où ce n'est plus le héros qui est en scène, l'homme transfiguré par le dieu que chante le chœur, mais le simple humain dans son individualité en proie aux tourments de la vie. Selon l'éthique de Socrate, tout doit être intelligible pour être beau: Euripide, comme son maître Socrate, écarte dans un certain sens ce qu'il y a de surhumain dans le drame, d'indéterminé et par le fait même interdit tout mythe dionysiaque dans la tragédie. Avec Socrate est née la conception de l'individu qui n'admet que la puissance de l' intellect, qui pense pouvoir remonter aux sources de l'être au moyen de la dialectique. Cet optimisme de principe corrompt l'essence de la tragédie et en sape les fondements, en faisant abstraction de ses origines premières. Nietzsche transpose le problème grec sur le plan de l' Allemagne, alors empoisonnée selon lui par la même théorie et le même optimisme décadent. Kant et surtout Schopenhauer avec leur système de substance et de causalité, de propriété des objets en eux-mêmes, ont, avec une profonde sagesse, remporté une première victoire sur cette forme de bas scientisme; après quoi incombera au drame wagnérien la mission de guérir le peuple allemand de son goût aberrant pour le drame musical, de genre idyllique, qui est l'ultime manifestation de la décadence.
Deux conceptions nouvelles sont exposées dans l'ouvrage de Nietzsche: d'abord l'analyse du mystère dionysiaque chez les Grecs, qui s'oppose aux thèses de Winckelmann, reprises plus tard par Hegel, selon lesquelles les Grecs connurent dès les premiers âges une vie d'esprit heureuse et équilibrée; en second lieu, sa façon de considérer Socrate comme l'auteur de la décadence grecque, de voir en lui, et pour la première fois, un décadent. On sent dans cette oeuvre les prémices de l' "affirmation suprême" que formulera Nietzsche quelques années plus tard, et qui entrâine l'acceptation de tout ce qui existe, sans distinctions morales, le grand mot de cette philosophie étant de dire oui à la vie. D'où une nette hostilité aussi bien à l'égard de la culture, qui postule la "raison à tout prix", qu'à l'égard du Christianisme qui, sacrifiant à la morale, ramène les arts au rang de fonction accessoires. 
Plus tard, Nietzsche regrettera certains passages de cette oeuvre pour y avoir rabaissé la grandeur esthétique du monde grec en le comparant à l' art moderne allemand, et notamment à la musique de Wagner; il se qualifiera lui-même de "barbare ivre qui rêve aux pieds d'une statue de Vénus". En effet, la personnalité de Nietzsche n'est point encore parvenue, jusqu'à l'affirmation totale de son génie solitaire: son style garde une certaine mollesse romantique; il n'a pas atteint sa pleine maturité philosophique, ce n'est pas encore tout à fait le beau style nietzschéen. Mais le livre n'en demeure pas moins original et hardi, car il a bouleversé bien des notions quant à la manière de juger de la vie des Grecs.

11. La volonté de puissance. Essai d'une transmutation de toutes les valeurs 1896 :

Cette oeuvre de Friedrich Nietzsche (1844-1900) fut publiée seulement après sa mort, par les soins de sa soeur Elisabeth Foerster-Nietzsche, en réunissant les notes et les aphorismes épars laissés par le philosophe ("Werke", Leipzig, 1896-1911, vol. XV-XVI). Le projet d'un grand ouvrage résumant systématiquement sa philosophie date des années 1881-1882. "J'ai donné à l'humanité le livre le plus profond qu'elle possède, mon "Zarathoustra". Je lui donnerai sous peu mon livre le plus indépendant", dira plus tard Nietzsche de sa "Volonté de puissance", dont il précise déjà le titre en 1886. Le premier plan de l'ouvrage remonte à 1887. L'année suivante, Nietzsche développait considérablement son plan et projetait une division en quatre volumes: "L' Antéchrist", "essai d'une critique du christianisme"; "L' Esprit libre", "critique de la philosophie comme d'un mouvement nihiliste"; "L'immoraliste", "critique de l'espèce d' ignorance la plus néfaste, la morale"; "Dionysos", "philosophie de l' éternel retour". Il ne termina que le premier volume, en laissant quelques ébauches du troisième et de nombreux fragments, notes, aphorismes. La publication en fut faite suivant le plan primitif de 1887, qui divisait la matière en quatre parties: I. "Le nihilisme européen"; II. "Critique des valeurs supérieures"; III. "Principe d'une nouvelle évaluation"; IV. "Discipline et sélection". La conception nietzschéenne de la vie et de l' histoire, de la morale et des valeurs, qui avait trouvé une expression dans "Au-delà du bien et du mal" et dans "La généalogie de la morale", s'essaie, dans la lumière négative de l'éternel retour de Zarathoustra, à soumettre à l'idée de la volonté de puissance, en une vue d'ensemble, et les forces de la nature, et la vie de l' esprit, et l' histoire de l'humanité. La vie est un contraste de forces opposées, la morale naît de la force résistant à la force, l'histoire des collectivités et des civilisations est l'expression de la lutte éternelle entre la tyrannie de la puissance et la révolte des opprimés, ceux-ci trouvant dans le désespoir les armes de la rébellion, ceux-là fatalement destinés à déchoir. La constante antinomie de la pensée de Nietzsche se retrouve dans l'affirmation, et dans la négation à la fois, de la volonté de puissance qui crée le surhomme et qui aboutit à la déchéance, à la ruine de toutes les valeurs, au nihilisme. Sa vision de l' histoire voudrait se rattacher à la pensée hégélienne de la "Phéonoménolgie de l'esprit", mais elle est la négation absolue de l'historisme optimiste de Hegel. Point de conciliation dans le conflit entre seigneurs et esclaves, qui permette d'atteindre à une forme supérieure et durable de la vie sociale. "Le nihilisme est la conséquence de l'interprétation jusqu'ici acceptée des valeurs de l'existence"; "Avec le nihilisme, seules les valeurs qui jugent sont conservées. Les problèmes se posent de la force et de la faiblesse: les faibles en sont brisés; les forts détruisent ce qui a échappé à la ruine; les plus forts vont au-delà des valeurs. Tout cela ensemble, crée "l' époque tragique". Au fond, la cruelle, inexorable vision de Nietzsche retrouve la froide conception de Machiavel et sa représentation, éloignée des préoccupations métaphysiques, de la politique et de l'histoire. Avec une sombre puissance, Nietzsche prophétise la tragédie de l' Europe, aboutissement d'une civilisation vieillie. Le dilemne se pose: le choix entre la hiérarchie, et la dévaluation de toutes les valeurs au nom d'une égalité démocratique et internationale, génératrice du nihilimse et de la dissolution. "Ma philosophie est orientée vers la hiérarchie et non vers une morale de l' individualisme. Le sentiment de troupeau convient au troupeau, mais...ceux qui guident le troupeau ont besoin d'une évaluation toute différente de leurs actions". "Il n'est pas d'autre critère de la vérité que l'accroissement du sentiment de puissance". "La valeur est la plus grande quantité de puissance que l'homme puisse conquérir: l'homme, et non l'humanité!" "L' individualisme est une forme modeste et encore inconsciente de la volonté de puissance". "J'écris pour une espèce d'hommes qui n'existe point encore, pour les seigneurs de la Terre". "Il faut d'abord créer les valeurs nouvelles, cette tâche ne nous est point épargnés! Pour nous, le philosophe doit être un législateur". Nietzsche pressentit le rôle terrible que jouerait la force dans notre siècle, au seuil duquel il devait s'abîmer, vivant, dans les ténèbres de l'esprit. Ne fut-il que le prophète de ces "deux siècles guerriers, siècles sans pareils", de cette "ère classique de la guerre, guerre de culture et en même temps de peuples", qu'il annonce déjà dans "Le gai savoir"? Ou bien faut-il voir en lui celui qu'il aurait voulu être, peut-être, le "législateur" qui crée par son génie, les idées, le ton, le climat de l'avenir?

12. Le crépuscule des idoles 1888 :

Ouvrage de Frédéric Nietzsche (1844-1900), publié en 1888. Les idoles sont les vieilles vérités auxquelles les hommes ont cru jusqu'alors. Le premier problème qu'aborde l'auteur est celui de Socrate (déjà évoqué dans la "Naissance de la Tragédie"): il l'accuse d'avoir corrompu l'âme grecque avec le poison de la "raison à tout prix". Il affronte ensuite le problème de la transcendance: toute métaphysique, et particulièrement la métaphysique de Kant, tend à séparer le "monde vrai", celui des principes éternels et incorruptibles, du "monde apparent" qui est ce monde de phénomènes, réduit à une pure contingence. Mais le premier n'est, d'après Nietzsche, que le fruit d'une exaltation de la raison, laquelle veut méconnaître et abolir le devenir que les sens nous montrent continuellement et qui est, au contraire, l'unique vérité. La "chose en soi", créée par la froide abstraction de la raison, étant irréalisable, est inutile et, par conséquent, à supprimer. Le dualisme de Kant entre monde "vrai" et "apparent" n'est qu'un symptôme de vie déclinante, alors que la philosophie nietzchéenne marque la fin de la très longue erreur. Nietzsche reprend ensuite son thème favori, la "morale contre-nature", affirmant que la pratique des églises est contraire à la vie. La morale est un contre-sens et une chose ridicule, parce qu'elle cherche à modeler sur des schémas fixes les individus qui, étant des parties du Destin, apportent avec eux dans le monde de nouvelles lois, de nouvelles nécessités; c'est pourquoi elle nie le monde, elle est une "idiosyncrasie de dégénérés".
Successivement, Nietzsche analyse les quatre grandes erreurs qui ont détourné les hommes du droit chemin, c'est-à-dire: la confusion entre cause et effet que l'on rencontre si souvent dans la façon commune de raisonner; une conception erronée de la causalité dans laquelle la cause est rapportée à des "événements intérieurs" qui n'ont qu'une valeur relative; le recours à des causes imaginaires pour expliquer nos actions et nous procurer une certaine sécurité en face de l' inconnu de l'univers et de nous-mêmes; enfin le concept du libre arbitre qui rend les hommes esclaves de leurs propres responsabilités. L'homme n'est qu'un fragment de la fatalité, du Tout; vouloir le détourner ou le changer, c'est vouloir détourner ou changer le Tout; pour libérer le monde, il faut justement rétablir l' innocence du devenir. Nietzsche critique ensuite ceux que l'on appelle les "améliorateurs" de l'humanité qui ne font pas autre chose que gâter la pure innocence de l'homme, soit qu'ils le domestiquent et l'affaiblissent, comme les prêtres, en suscitant en lui la conscience du "péché", soit qu'on se propose avec un genre de morale comme la morale hindoue, d'élever une classe choisie; dans ce cas, ceux qui sont exclus de cette communauté sont traités comme des êtres abjects et incultes et jetés dans un désespoir d'où naissent les plus terribles révolutions. Dans tous les cas, une sorte d'immoralité. A la lumière de cette conception spirituelle, l'auteur critique ensuite les Allemands, lourds et plats: le romantisme qui est une exaltation à froid, et la psychologie mercantile des romanciers parisiens de son temps.
Dans les notations "sur la psychologie de l' artiste", où il exalte l' art comme le grand stimulant de la vie, il déclare que la condition préalable de toute création artistique est l' "ivresse", qui transfigure les choses en les idéalisant. La morale fondée sur l' altruisme, sur la haine et la crainte de la vie est une morale décadente. La liberté ne trouve sa source que dans la lutte et la souffrance qui, si elles ne brisent pas l'homme, en valorisent les forces, l'induisant à sentir le prix de sa responsabilité personnelle. Le génie est défini comme une matière explosive dans laquelle est accumulée une force énorme, c'est-à-dire comme le produit de la tension prolongée et exaspérée de la masse; quant au délinquant, c'est un homme fort que l'étouffante atmosphère morale de circonstances défavorables a rendu malade. Nietzsche prêche enfin le retour à la Nature, non pas "in impuris naturalibus" comme prétendait le faire Rousseau, mais bien dans le sens d'un "amour du destin" qui nous permet d'accepter même les conditions les plus terribles de la vie; il exalte Goethe comme celui qui accomplit la grandiose tentative de surpasser le XVIIIe siècle moyennant un retour à la nature, c'est-à-dire en s'efforçant de rejoindre le naturalisme de la Renaissance. Nietzsche conclut en reconnaissant que c'est aux Latins qu'il doit surtout la beauté de son style et en faisant allusion à l'esprit dionysiaque dont il sut le premier découvrir la signification (voir "Naissance de la tragédie") et dont il est le dernier représentant, en tant que "philosophe de l’Éternel retour". Cet essai, ou "Comment on philosophe avec un marteau", est un prélude à la "Transmutation de toutes les valeurs".

13. Le gai savoir 1881 :

Ouvrage philosophique en prose et en vers du penseur allemand Frédéric Nietzsche (1844-1900), écrit entre 1881 et 1887; les éditions posthumes ajoutèrent au volume des poésies de la période 1871-188 ("Werke", par E. Förster-Nietzsche, Leipzig 1896-1911). Le titre de l'ouvrage se réfère à la poésie des trouvères provençaux, appelée "gaya scienza", "gai saber", en tant que synthèse de chant, de chevalerie et de liberté d'esprit. Ecrit entre deux crises de sa terrible maladie, cet ouvrage, "dans lequel profondeur et malice se tiennent tendrement par la main", est parcouru par le sentiment de la victoire spirituelle sur la tyrannie du mal, victoire remportée en acceptant la vie et sans même refuser la douleur. L'amour de la vie est ici compris comme une coïncidence de soi avec le destin ("ego-fatum"), comme un "amor fati" interdisant toute négation, ne permettant même pas de lutter contre la laideur et "d'accuser les accusateurs". Le Prologue en vers comporte 63 épigrammes symboliques, justifiant pour la plupart le titre de "Plaisanterie, Ruse et Vengeance", tandis que certains, comme "Ecce Homo", sont empreints d'un souffle plus ample. Viennent ensuite cinq livres d' aphorismes. Tout y relève de cette tonalité sentimentale que Nietzsche attribuait à Epicure, l'homme qui trouva le bonheur bien qu'il souffrit toute sa vie: le bonheur d'un regard qui a vu s'apaiser devant lui la mer de l'existence et ne se lasse plus de contempler "cette surface chatoyante, cet épiderme délicat et frissonnant". Dans un tel sentiment, le drame de l' incompréhension entre amis atteint à une haute signification tout en étant dénué de douleur, car n'est-il pas inéluctable et sacré comme les trajectoires différentes de deux astres: voir, à ce propos, "Amitié stellaire", qui fait probablement allusion à son détachement de Wagner. Aux yeux de Nietzsche, l'idéal apparaît sous sa forme concrète dans la vie des peuples méditerranéens. La personnnalité est, en substance, ce qui doit primer en toute chose, et particulièrement en philosophie: le manque de personnalité signifie décadence de la pensée, car les problèmes exigent le "grand" amour (345). Ces affirmations révèlent une inspiration héroïque, exprimée dans les pensées 268-275, dans lesquelles la forme de l' aphorisme atteint à une suprême perfection. La pensée centrale de l' "Eternel retour" est présentée ici ("Le poids le plus lourd", 341) sous une forme qui annonce celle qu'elle prendra dans "Ainsi parlait Zarathoustra": une voix démoniaque apporte la certitude que tout reviendra: "Cette araignée aussi reviendra, ce clair de lune entre les arbres, et cet instant, et moi aussi!".
Le mythe de Zarathoustra prend justement naissance dans une phrase de cet ouvrage ("Incipit tragoedia", 342), où l'inventeur du bien et du mal est représenté dans l'instant où il "aspire à redevenir un homme" et s'apprête à descendre parmi les hommes pour se libérer. Parmi les "Chansons du Prince Vogelfrei", composées en Sicile et en d'autres pays méditerranéens, on retiendra: "O mon bonheur" où la contemplation de la place Saint-Marc, à Venise, éveille un sentiment de joyeuse exaltation; "Cinglant pour les mers nouvelles" qui reprend le motif qui inspira la dernière pensée d' "Aurore", ailleurs formulée dans l'expression, que l'auteur s'adresse à lui-même, d'"argonaute de l' idéal"; "Sils Maria" où la naissance de Zarathoustra est chantée, par une sorte de dédoublement de la conscience, comme l'éclosion du mythe à partir de la personnalité du poète lui-même: "C'était ici que j'attendais, n'attendant rien... Quand soudain, amie, un fut deux, et Zarathoustra passa devant moi"; "Au Mistral, chanson à danser", qui célèbre les saturnales d'un esprit qui, au bout d'une longue patience, est assailli par l' espoir de la guérison. Le "Gai savoir" est un des meilleurs livres de Nietzsche et, par certains côtés, peut-être le plus significatif.

14. Lettres par Friedrich Nietzsche 1902 :

Ces lettres du philosophe allemand Friedrich Nietzsche (1844-1900) furent publiées en cinq volumes à Leipzig (1902-1909), à l'exception de la correspondance avec Overbeck (1916). Chez un génie comme Nietzsche, dont la doctrine ne cesse de jaillir de l' expérience existentielle, la correspondance a évidemment une incomparable importance: elle nous fait suivre l'ascension douloureuse de cet homme affamé de communion humaine et que l'exigence de sa vocation contraignit à une série de ruptures brutales, à l' isolement de plus en plus complet. Le tournant capital de la vie de Nietzsche coïncide avec la fin des deux grandes amitiés de jeunesse: celle d'Erwin Rohde et celle de Wagner. A chacun de ses condisciples, Nietzsche n'avait été attaché comme à Rohde, qu'il avait connu au cours de philologie de l'université de Leipzig, en 1865. Entre les deux jeunes gens, une communion philosophique totale s'établit, dans laquelle Nietzsche prit immédiatement l'initiative. Dès ses premières lettres, il proclame son intransigeance: "par-dessus tout, ne pas faire dans le monde un seul pas pour s'accomoder. On ne peut avoir le grand succès que lorsqu'on reste fidèle..." Rohde lui aussi, a ses mouvements de rébellion, mais il sait se résigner. Après avoir pris courageusement le parti de son ami contre les pédagogues, il commence à suivre la carrière universitaire et s'installe sans enthousiasme dans le monde bourgeois. A partir de 1876, les lettres s'espacent de plus en plus; la dernière est de mai 1877. Sur les relations avec Wagner, la correspondance de Nietzsche apporte assez peu d'éléments. Nietzsche est allé vers le musicien comme vers le fondateur d'une nouvelle culture à partir de la tradition antique retrouvée. Il s'est mis totalement au service de Wagner, mais le "Feltspiel" de 1876 lui révèle le malentendu: il ne s'agissait que de théâtre! Wagner ne répondra pas à l'envoi d' "Humain trop humain". En cette année 1876, Nietzsche entre très consciemment dans la solitude. Il l'accepte, il sait qu'il doit conquérir son essence, en dépit de tout. Mais que de fois se réveille en lui la nostalgie d'un profond contact humain! "J'ai encore besoin de disciples de mon vivant, écrit-il dans une lettre de 1884, et si mes livres précédents ne sont pas des hameçons, ils ont raté leur vocation. Le meilleur et l'essentiel ne peut se communiquer que d'homme à homme." Nietzsche ira donc, sans succès, vers le psychologue Paul Rée, vers le jeune Heinrich von Stein, qui se laissera reconquérir par Bayreuth, vers Lou Salomé, jeune fille d'une extraordinaire intelligence, en laquelle,pendant quelques mois de 1882, Nietzsche vit l'initiée future, avant de s'apercevoir qu'il n'avait eu affaire qu'à une dilettante. Courte expérience, mais dont le philosophe sort désemparé. Dès lors il ne cherchera plus guère de nouveaux amis. Le confident privilégié des dernières années conscientes sera le musicien Peter Gast, secrétaire dévoué qui se fait le propagandiste enthousiaste de la pensée nietzschéenne. Les lettres que lui adresse le philosophe sont de première importance pour la connaissance des théories musicales de Nietzsche. En bien des pages perce cependant le regret de l' amitié avec Wagner. Nietzsche conserva pourtant deux liens humains très durables: avec sa famille et avec Franz Overbeck. Sa mère et sa soeur ne cessèrent d'entourer le solitaire d'une touchante sollicitude matérielle. Mais tandis que les idées antichrétiennes de Nietzsche provoquaient des tensions avec sa mère, la soeur, Elisabeth, s'affirma comme une disciple enthousiaste. Il est maintenant établi qu'elle s'est livrée à de véritables déformations de la pensée de Nietzsche, ne reculant même pas devant des faux, mais ceci ne doit pas faire oublier que c'est au soin méticuleux avec lequel Elisabeth avait depuis toujours conservé les manuscrits de son frère que l'évolution de ce dernier est si parfaitement connue. Overbeck partageait la haine nietzschéenne du christianisme: c'est cependant un appui moins spirituel que moral qu'il donna sans compter à Nietzsche, jouant auprès de lui un rôle modérateur et le dispensant complètement du souci de gérer ses affaires financières. A cet inventaire des lettres de Nietzsche, il faudrait encore ajouter la correspondance avec d'anciens camarades d'école, Paul Deussen, Karl de Gersdorff,etc., et avec de grands professeurs tels que Ritschl et Burckhardt, dont Nietzsche guetta avidement les témoignages d'estime mais qui se tinrent sur la réserve. "Je suis trop fier pour croire qu'un homme m'aime, écrivait un jour Nietzsche à sa soeur. Cela supposerait qu'il sache qui je suis. Je crois tout aussi peu que j'aimerai quelqu'un. Cela supposerait que je me trouve un homme de ma condition..." Tel pourrait être le résumé du drame de la solitude nietzschéenne, révélée dans les "Lettres". Ayant perdu Wagner, Nietzsche n'a plus jamais trouvé l'égal avec lequel il aurait pu communier sur les hauteurs. Il était d'autre part trop prisonnier de sa vocation pour s'abandonner à de simples amitiés. "Il se plaint de la solitude et la désire, a écrit Karl Jespers, il souffre du manque de tout ce qu'il y a de normalement humain, semble vouloir l'améliorer et cependant choisit consciemment l'exception."

15. L'antéchrist par Friedrich Nietzsche 1888 :

Ouvrage critique du philosophe allemand Frédéric Nietzsche (1844-1900). Ecrit en 1888, il aurait dû constituer le premier livre de la "Transmutation de toutes les valeurs". Il représente un "essai de critique du Christianisme": le problème de la morale chrétienne y est traité sous une forme homogène et définitive. Nietzsche commence par définir ce que doit être la "vertu" pour un esprit libre: par "vertu", il entend, à la manière des hommes de la Renaissance, désigner une certaine volonté de puissance. La vertu chrétienne, née de la morale de la pitié, s'oriente vers tout ce qui, étant faible et mal venu, devrait être anéanti: elle est donc précisément l'opposé de l'autre, et représente ce qu'il peut y avoir de plus nuisible et de plus annhihilant. Seul l'homme fort, qui est digne de la vie, a seul le droit d'exister; mais le Christianisme cultive dans la peur son contraire: l'homme malade, l'homme de troupeau, et il se venge du type supérieur en le reléguant en marge de l'humanité qu'il devrait régénérer, en en faisant un "réprouvé". Le Christianisme, la religion de la pitié, représente tous les mauvais instincts de la décadence, car la compassion est en opposition avec les émotions toniques qui élèvent l'énergie du sentiment vital; faisant obstacle à la loi de la sélection, elle se montre comme une négation de la vie. L'influence maléfique des théologiens qui, incapables de regarder franchement la vérité en face, se réfugient en un monde idéal et sans vie, a gâté même la philosophie, en l'oriantant vers l'abstraction et vers une morale contraire à la nature, la morale de la vertu, du devoir, du bien en soi. Même la conception d'un Dieu qui est seulement Dieu du bien, est un produit de la décadence: le Dieu féroce d' Israël, le Dieu des malédictions, s'est transformé, démocratisé, est devenu une ancre de salut pour tous les faibles. Et le diable n'est que l'enseigne sous laquelle on relègue toutes les forces vives dont les décadents ont peur. Le Christianisme naquit en Orient, de la lassitude du peuple juif, le peuple qui voulut "être à tout prix", même au prix du bouleversement de toutes les valeurs de la vie, et qui grandit sur le faux terrain d' Israël où toute valeur naturelle avait contre elle-même les plus profonds instincts de la classe dominante.
Nietzsche esquisse une psychologie du Rédempteur qui s'oppose nettement à celle qu'a tracée Renan: en effet, tandis que Renan aperçoit en Jésus les caractères du génie et du héros, Nietzsche lui reconnait une extrême sensibilité, une faculté de souffrir de tous les genres de douleur et même de toutes les formes de résistance. De la peur de la douleur naquit la religion de l' amour, Jésus ne fut qu'un mythe, un innocent; exempt de dogmatisme, le concept de faute et de châtiment lui était inconnu: le royaume des cieux préché par lui se réalisait vraiment dans cette vie, dans chaque coeur; le Rédempteur, abolissant tout rapport de distance entre Dieu et l'homme, redonnait à la vie sa fraîcheur. Il mourut comme il avait vécu, non par la faute des hommes, mais par la vertu même de son précepte qu'il ne fallait pas résister au mal, qu'il fallait l'aimer. L'Eglise a été fondée sur le contraire de l'Evangile: cette mort honteuse sur la croix stimula les disciples, qui en rendirent responsables le judaïsme dominant et commencèrent à voir dans l'oeuvre de Jésus une révolte contre l'ordre social, tandis qu'eux-mêmes prenaient l'avantage avec le sentiment le moins évangélique, la vengeance, et les concepts de représailles et de justice. Comprenant mal la conception de Jésus, ils renouvelèrent la foi populaire en la venue du Messie et firent du "Royaume de Dieu" un tribunal ultra-terrestre, un acte final, de Jésus le Fils de Dieu, la victime expiatoire de toutes les fautes des hommes. Enfin Paul introduisit dans l'Evangile l' "impudente" doctrine de l' immortalité personnelle, relégant la félicité outre-tombe et imposant aux hommes tous les spectres de la doctrine du péché, tandis qu'en même temps il flattait le désir à une immortalité par laquelle tout individu peut prétendre à la gloire éternelle.
Ainsi sous le couvert du Christ, qui avait été un "messager de joie", pénétra dans le monde une doctrine nihiliste et hostile à la vie, une doctrine qui est une forme d'anarchie puisqu'elle tend seulement à détruire. Cette doctrine triompha du monde antique en profitant de sa fatigue et substitua à l'exubérance de la santé son besoin morbide de souffrance; puisqu'elle couve en elle-même un instinct de révolte contre tout ce qui est sain et estimable, contre les instincts constructifs de la vie. C'est d'ailleurs au nom de la vie que Nietzsche s'élève pour la condamner. Cet ouvrage est un "combat contre l'Ange"; on y trouve exprimé, souvent sous une forme mystique, l'ardent amour de la vie qui est au fond de l'esprit nietzschéen et qui est l'âme de sa spéculation. Trois mois après l'achèvement de l'ouvrage, Nietzsche écrivait, le 4 janvier 1889, à son ami Peter Gast: "Chante-moi un hymne nouveau: le monde est transfiguré et tous les cieux exhultent. Le Crucifix" -dernières paroles qu'il écrivit avant l'obscurcissement de sa raison.

16. L'éternel retour par Nietzsche :

Ouvrage philosophique inachevé de Frédéric Nietzsche (1944-1900), écrit par fragments (1881 et 1884-1888) et publié après sa mort dans le VIe et le Xe volume des Oeuvres Complètes éditées par les soins de E. Förster-Nietzsche (Leipzig, 1896-1911). Le thème central de l'oeuvre s'imposa brusquement à l'esprit de l'auteur au mois d'août 1881, à Silvaplana, "à six mille pieds au-dessus de la mer et beaucoup plus haut au-dessus de toutes les choses humaines" ou, comme il préféra dire plus tard: "à six mille pieds au-delà de l'homme et du temps". Il consiste dans l'affirmation que la vie universelle se répète et se répétera indéfiniment. Nietzsche crut pouvoir étayer par des arguments scientifiques cette thèse qu'il avait dénigrée (voir "Considérations inactuelles") lorsqu'il l'avait rencontrée dans la philosophie grecque. Mais ce qui importe, dans l'idée de l'éternel retour, c'est son caractère de "suprême affirmation" vitale; quand le cycle de l'existence cosmique inspire cette pensée, alors le plein midi de l'humanité est atteint, et il se caractérise par "l' amour du sort", par une acceptation et par un ardent amour pour la vie et le destin. L'éternel retour tient la place de l' immortalité : sa révélation nous enseigne que c'est cette vie, et non une autre, qui est la vie éternelle: "Non alia, sed haec vita sempiterna". Il est singulier que, dans une annotation brève, l'auteur ait écrit de l'éternel retour: "Peut-être n'est-il pas vrai: puissent d'autres lutter avec lui". Le thème de l'éternel retour se retrouvera dans le "Gai savoir" et dans "Ainsi parlait Zarathoustra".

17. Poèmes par Nietzsche 1894 :

Friedrich Nietzsche (1844-1900) n'a pas, à proprement parler, composé d'oeuvres poétiques, mais il a semé ses principaux ouvrages de poèmes que ses éditeurs ont par la suite réunis en un recueil. Ce choix fut tenté pour la première fois en 1894, par Fritz Koegel qui lui consacra le huitième volume des "Oeuvres complètes". En 1898, la soeur de Nitezsche donna une nouvelle édition de ce volume en l'augmentant de quelques poésies de jeunesse et, en 1899, Arthur Seidel refondit l'ensemble. Les poèmes de Nietzsche ont été écrits de 1871 à 1888 avec une production plus abondante entre 1882 et 1884; on les rencontre surtout dans "Humain, trop humain", "Ainsi parlait Zarathoustra", le prologue et l'appendice du "Gai savoir" et l'épilogue de "Au-delà du bien et du mal". Quelques autres ont été tirés de douze cahiers dans lesquels Nietzsche notait ses pensées avant de leur donner une forme définitive. Les poèmes de jeunesse correspondent à des épanchements lyriques vite taris. Ils utilisent, en général, des formes régulières fondées sur le nombre des syllabes et la rime. Ils sont pleins de préciosités et souvent même de mignardises. A la période suivante, cet attrait sentimental cède la place à une pensée de plus en plus forte qui se cristallise dans une forme concise et frappe des sentences, des maximes et des aphorismes. Le lyrisme réapparaît à la fin du cycle poétique ("Dithyrambes à Dionysos") mais avec une vigeur et une intensité qui marquent l'apogée et l'éclatement des thèmes propres à Nietzsche. Les "Poésies complètes" sont loin de donner une connaissance totale de la pensée de Nietzsche mais elles en tracent la courbe. Chaotiques, composées au gré de la passion, elles ne nomment presque jamais le rire mais le rire, thème purificateur par excellence, éclate partout et constitue leur lien profond. Au sommet, quand la passion touche au sarcasme, elle se retourne brusquement contre elle-même et rit de ses invectives. Nietzsche est alors au plus près de sa vérité, car son rire lui procure ce détachement qui est l'essence même de son bonheur. Les "Poésies" sont, en quelque sorte, le rire de son oeuvre, elles sont aussi une invitation pressante à descendre dans la pensée jusqu'aux limites du vertige.