La fable de la honte, par Nadège Ango-Obiang

Nadège Ango-Obiang est une jeune écrivaine gabonaise née en 73 à Libreville, cette passionnée de l’écriture, par ailleurs étudiante en doctorat d’économie à Lille, collectionne depuis 93, des récompenses pour ses nouvelles et poèmes. Une plume rare que Poèmes & Poésie d'Amour est aujourd’hui fière de vous faire découvrir.

La fable de la honte

Ecrit par : Nadège Ango-Obiang
Nadège Ango-Obiang
Nadège Ango-Obiang
Mon âme tempête contre moi. Et moi je me détourne du monde entier. Hier, il y a dix ans, j’ai été victime d’une guerre inconnue. Avant cela. J’ai appris que l’innocence est un pêcher mortel, je l’ai vomi puis ravalé. Faute d’aide. Je m’appelle julie. Beaucoup d’entre vous savent pourquoi certains préfèrent les facilités du Diable aux affaires tortueuses du bon Dieu. Debout devant Joseph j’ai déposé des Hortensia à ses pieds. Comme cela semblait naturel et déjà vu. Hier, un homme masqué mais connu s’est invité chez moi. Je n’ai pas aimé ses manières et je le lui ai dit. Alors il est reparti et m’a détruite en m’inventant une vie que je n’aurais jamais choisit. Alors, j’ai connu les limbes de la torture, quand pleurer est dénué de tout sentiment sauf le désespoir de n’être plus personne. Plus personne. J’ai tout perdu : ma famille, mes amis, mon travail. En fait, je ne les ai pas perdu, je les ai découvert. Ils m’ont laissé me débattre contre des spectres devenus matériels sur terre. Et, toute nue, je suis tombée dans le gouffre boueux de la honte. Depuis des années, j’y patauge sous le regard attentif de mes misérables ennemis et le sourire charitable des gens soi-disant bienveillants. La boue au fond de la gorge j’ai remonté le gouffre dont je suis sortie à l’instant. Les gens s’affolent en me voyant et moi je marche en plein sur la chaussée pour ne pas les salir. Je cherche une clairière, une douche pour me laver. Mais, si près du but, je me rends compte que je n’ai rien d’autre que cette boue épaisse sur mon corps nu. Si je me lave, de quoi vais-je me vêtir ? La boue ne vaut-elle pas mieux parfois que la vérité d’un corps dévêtu ?

Et le temps impitoyable me renvoie progressivement et douloureusement ces moments de ma vie que je croyais pourvoir revivre plus tard, me croyant, comme des millions d’êtres humains, la seule à décider de ces instants précieux mais uniques. Je le vis au rythme anormal saccadé de mon cœur, je comprends que le malheur est en train de creuser ses marques et qu’il n’y a rien d’autre à faire. Que se résigner, se soumettre. C’est peut-être l’œuvre de Dieu que la main de cet homme prétentieux me frappe si fort, si mortellement. Car j’entends mon cœur respirer comme jamais je ne l’aurais pensé, et je crains désormais d’en être aux derniers soupirs de mon ancienne vie.

Alors, Je fais des vœux, je triche avec mon cœur, je falsifie les illusions qui me privent de l’espoir de retrouver un jour ma vie à jamais anéantie. Regardez-moi, regardez-moi donc. Moi, plus jamais je n’aurais de regards pour vous. Le soleil s’est caché sous des nuages épais. Heureuse dans mes malheurs je respire cet air bien lourd pourtant, et mes pensées incontrôlables dérivent vers des rêves qui ne m’appartiennent plus. Des rêves désormais impersonnels comme mes pensées divulguées. La haine m’épuise, alors je contemple mes mains. J’aimerais savoir au juste, ce que ma naissance devait apporter à ce monde, s’il n’a suffit que d’un mot, d’une phrase, d’un refus pour que mon univers soit pulvérisé. Pour que je n’existe plus que par l’infamie.

Orpheline désormais, je redescends le calvaire des humiliés sans me faire d’autres reproches car, depuis toutes ces années, c’est devenu mon élément. Sans souffrance superflue, je sais regarder les autres vivre car je sais que beaucoup non plus n’ont pas le bonheur. Pour ne pas sombrer dans la médisance, j’écris des histoires sur mon histoire. Et mes semblables me lisent en attendant que je trouve des vêtements à ma taille. Des vêtements qui signifieraient une renaissance. Il n’y a pas d’étoiles ce soir, il n’y a que ma mère la lune, la seule qui m’ait jamais comprise. Elle flotte dans le ciel, défile presqu’immobile sous mes yeux couverts de boue, l’air de me dire : Regarde mieux le monde et tu riras, petite julie.

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