Principales œuvres d'Albert Camus

Né le 7 novembre 1913 à Mondovi, (Dréan) près de Bône, en Algérie, et mort le 4 janvier 1960 à Villeblevin, dans l'Yonne en France, Albert Camus est un écrivain, philosophe, romancier, dramaturge, journaliste, essayiste et nouvelliste français.

Quelques oeuvres d'Albert Camus :

L’écrivain français Albert Camus

1 Actuelles, d'Albert Camus 1950-1953 :

L'écrivain français Albert Camus (1913-1960) a réuni sous ce titre trois recueils d'articles, conférences et polémiques représentant le bilan de ses prises de position face aux problèmes de l' actualité de son temps. 

Publié en 1950, le premier volume, "Actuelles I. Chroniques 1944-1948", se compose pour une bonne part des éditoriaux donnés par Camus au journal Combat, du temps où il en était le rédacteur en chef. Camus s'y efforce de définir "les conditions d'une pensée politique modeste, c'est-à-dire délivrée de tout messianisme, et débarassée de la nostalgie du paradis terrestre". Dans un siècle qu'il considère comme le siècle de la peur, il voudrait promouvoir une nouvelle morale et un nouveau contrat social basé sur le respect de la pensée d'autrui, la défense de la jeunesse, de l' intelligence et du bonheur. Avec le refus constant de la rhétorique, il dénonce le racisme, les fallacieuses légitimations du meurtre politique et les divers totalitarismes, demandant que "la vie soit libre pour chacun et juste pour tous". Le recueil "Actuelles II. Chroniques 1948-1953", publié en 1953, débute par l'affirmation que notre monde sortira du nihilisme et connaîtra une renaissance "quand le travail de l' ouvrier comme celui de l' artiste aura conquis une chance de fécondité". La première partie, "Justice et haine", découvre une première volonté de promouvoir une morale basée sur la justice et la liberté. "La justice, dit Camus, meurt dès l'instant où elle devient confort, où elle cesse d'être une brûlure, et un effort sur soi-même". La deuxième partie, intitulée "Lettres sur la révolte", réunit les diverses réponses de Camus (notamment à Breton et à Sartre aux polémiques suscitées par la parution de son essai "L'homme révolté"; quant à la dernière partie, "Création et liberté", elle dénonce à nouveau le racisme et la tyrannie, attaquant particulièrement le régime sanglant de Franco et s'élevant contre son admission à l' UNESCO. Au terme de ce recueil, Camus rappelle la place de l' art au niveau de la réalité la plus humble et trouve pour le justifier cette belle formule: "toute création authentique est un don à l' avenir". Le dernier recueil, "Actuelles III. Chronique algérienne 1939-1958", publié en 1958, rassemble l'essentiel des textes publiés par Camus sur le problème algérien, depuis l'époque où il débutait à "Alger républicain". "Ces textes, écrit-il en préface, résument la position d'un homme qui, placé très jeune devant la misère algérienne, a multiplié vainement les avertissements et qui, conscient depuis longtemps des responsabilités de son pays, ne peut approuver une politique de conservation ou d'opression en Algérie". A partir d'une étude honnête des causes économiques du drame algérien, Camus s'efforce d'esquisser une solution à ce drame mais la "trêve civile" qu'il prône pour sortir du terrorisme aussi bien que son refus de l'indépendance algérienne, en vertu du fait qu'il n'y aurait pas trace dans l'histoire d'une nation algérienne, prouvent un curieux manque de réalisme que les événements se sont chargés de dénoncer. Devant l'acuité du drame, on a l'impression pénible que la bonne volonté et l' humanisme de Camus sont bien essouflés, bien impuissants, et qu'il est incapable de quitter le domaine du sentiment pour s'élever à la pensée politique lucide et constructrice. En dépit de l'échec que constitue ce dernier recueil d'Actuelles, Camus demeurera, grâce aux deux autres, l'homme qui ne cessa d'affirmer la valeur de la révolte, de la générosité et de la jeunesse, de la tolérance, de la liberté et de la justice; l'homme qui n'accepta jamais que la fin justifie les moyens et ne craignit pas d'affirmer: "il y a l' histoire et il y a autre chose, le simple bonheur, la passion des êtres, la beauté naturelle."

2 Caligula, d'Albert Camus 1944 :

Drame en cinq actes publié en 1944 par l'écrivain français Albert Camus (1913-1960, prix Nobel 1957). 

Caligula était un jeune homme à peu près comme les autres quand Drusilla, sa soeur-amante, est morte. Cette mort est pour lui la révélation de l' absurdité de la condition humaine: "les hommes meurent et ne sont pas heureux". Caligula s'enfuit. Au lever du rideau on attend le retour du jeune empereur. Celui qui revient est un homme nouveau qui va tenter d'organiser l'absurde pour le tuer par son excès même. Pour cela il partira de ce terrible syllogisme: "On meurt parce qu'on est coupable. On est coupable parce qu'on est sujet de Caligula. Or tout le monde est sujet de Caligula. Donc tout le monde est coupable. C'est une question de temps et de patience." Il ne lui reste plus qu'à être inexorablement logique, car "c'est parce qu'on ne tient jamais jusqu'au bout que rien n'est obtenu. Mais il suffit peut-être de rester logique jusqu'à la fin." Caligula n'abandonnera jamais. Il veut remodeler le monde et n'a pas d'autre moyen que de tuer pour que les hommes sortent de leur ignoble soumission. On ne comprend pas le destin et c'est pourquoi je me suis fait destin. J'ai pris le visage bête et incompréhensible des dieux." En vérité, ce que désire Caligula, c'est devenir aussi cruel que le destin afin qu'à travers sa cruauté les hommes prennent conscience de l' "autre cruauté" et se révoltent contre elle en se révoltant contre lui. Il s'écrie, en effet, au plus fort de ses crimes: "il est enfin venu un empereur pour vous enseigner la liberté". Au cours de l'admirable acte IV, Caligula transforme les patriciens en pantins dont il tire les ficelles. Il les force à tout livrer, tout trahir pour sauver leur vie, tout ce qui, justement, semblait la raison d'être de leur vie. La tragédie touche ici à la farce et en tire une intensité boulversante. Les masques tombent, chacun devient sa propre caricature. Mais l'heure approche enfin où les hommes vont se venger. Caligula ne fait rien pour écarter sa mort, car sa mort est le sommet de son action, la preuve que les hommes peuvent prendre conscience et refuser l'absurde qui les écrase. Pourtant quand il se regarde dans un miroir avant de mourir, il n'aperçoit pas un visage de dieu. Il n'est pas devenu dieu, mais qu'importe puisque les hommes, grâce à lui, sont enfin devenu des hommes. -Cette oeuvre de jeunesse- la meilleure pièce de Camus- est empreinte d'une passion, d'une vivacité, qui donnent à l'action et au style un intense mouvement dramatique, et qu'incarna parfaitement à la scène Gérard Philippe, son premier interprète.

3 Carnets, d'Albert Camus 1962 :

En marge de son oeuvre, l'écrivain français Albert Camus (1913-1960) a tenu, de 1935 à sa mort, une sorte de journal de ses pensées, de ses lectures, de ses impressions. Six cahiers de ce journal (mai 1935-mars 1951) ont été jusqu'à présent publiés en deux volumes, respectivement parus en 1962 et en 1964 sous le titre général de Carnets. 

Rien sur la vie intime de l'homme, sinon transposé en notes pour des dialogues, des situations romanesques, mais on peut suivre la vie intime de la création, les sources où elle puise, les projets autour desquels elle se cristallise. Les lectures de Camus sont nombreuses et variées dans le temps: Cervantès, d'Aubigné, Spinoza, E. Brontë, Kierkegaard, Nietzsche, Montaigne, Montesquieu, Milton, Retz, Homère, Flaubert, Balzac, Joyce, Tolstoï, Proust, Parin, Kafka, Blanchot, etc. ; les projets gravitent autour des cycles de ses oeuvres: ""L'envers et l'endroit", "Noces", "L'étranger", "Caligula", puis "La peste", "Les justes", "L'homme révolté". Chemin faisant, des esquisses de paysages, saisis en images vives, tels que la sensation les inscrit pour l'essentiel dans la mémoire; des réflexions sur l' amour ("Un amour fidèle - s'il ne s'appauvrit pas- est une manière pour l'homme de maintenir le plus possible le meilleur de lui-même"), sur la chasteté et le plaisir, sur la philosophie, sur la politique ("Je m'en occupe à mon corps défendant et parce que, par mes défauts plus que par mes qualités, je n'ai jamais rien su refuser des obligations que je rencontrais"). Des bribes de conversations, de scènes de rue, et puis le souci constant de l'humain ("Je ne refuse pas d'aller vers l'Etre, mais je ne veux pas d'un chemin qui s'écarte des êtres") de la morale au niveau d'un monde périssable ("si le monde me paraissait avoir un sens, je n'écrirais pas"), de la noblesse de l' art et de la beauté ("Je ne peux pas vivre hors de la beauté. C'est ce qui me rend faible devant certains êtres"). Partout la trace constante d'un effort douloureux vers la création, et la nostalgie poignante de la compréhension ("comprendre, c'est créer"), de la communication, de l'unité intérieure. Quant au succès, il dicte seulement à Camus cette constatation: "Tout accomplissement est une servitude. Il oblige à un accomplissement plus haut." Ce qui frappe dans ces "Carnets", c'est la sécheresse du ton, la non-complaisance pour soi jusque dans ces notes seulement destinées à soi-même, la rigueur, la volonté de ne retenir que l'essentiel. Camus se regarde et regarde le monde avec une lucidité qui, si elle n'interdit pas la passion, exclut le jugement sans appel, et l'oblige toujours à s'en tenir à la signification profonde, à ce qui en toute chose est susceptible d'enseigner et d'augmenter la qualité de l'homme. La voix qui nous parvient ainsi, à travers ces pages sans apprêt, a une résonance infiniment sympathique; elle a également la vigueur, la puissance de conviction, la pureté et la jeunesse de ce qui n'emploie le langage que pour essayer de donner forme à une vérité -sa vérité-bonheur quotidiennement conquise sur la mort.

4 Discours de Suède, d'Albert Camus 1957 :

Discours prononcé le 10 décembre 1957, à Stockholm, par l'écrivain français Albert Camus (1913-1960), lors de la réception officielle organisée pour la remise de son prix Nobel de littérature. 

Ce discours fut publié en 1958, accompagné du texte d'une conférences prononcée le 14 décembre 1957 à l'Université d'Upsal. Camus expose dans ces deux discours sa conception du rôle de l'écrivain dans le monde actuel. Pour lui, l'écrivain doit être au service non pas de ceux qui font l'histoire, mais de ceux qui la subissent; non pas au service des partis, mais seulement de l'homme, de la douleur ou de la liberté des hommes. Après avoir défini la littérature classique comme une littérature de consentement et la littérature moderne, depuis le XIXe siècle, comme une littérature de révolte, Camus condamne également l' art pour l'art et le réalisme, qu'il considère d'ailleurs comme impossible. Ne pouvant ni se détourner de son époque ni s'y perdre, l'écrivain d'aujourd'hui doit assumer cette ambiguïté, car "l'oeuvre la plus haute sera toujours... celle qui équilibrera le réel et le refus que l'homme oppose à ce réel, chacun faisant rebondir l'autre dans un incessant jaillissement qui est celui-là même de la vie joyeuse et déchirée".

5 La chute, d'Albert Camus 1956 :

Récit publié en 1956 par l'écrivain français Albert Camus (1913-1960). Amsterdam : un port cosmopolite, un bar cosmopolite; Amsterdam et nulle part, un entre-monde.
Un homme se raconte, lui seul parle, et son interlocuteur demeure sans voix et sans visage. Cet homme donne un nom, Jean-Baptiste Clamence, mais, mais ce nom, qui n'est même pas le sien, n'a pas d'importance. Qui est-il alors? C'est justement pour répondre à ce : "qui suis-je? -éternelle question sur les lèvres de tout homme possédé par la soif de se connaître -qu'il parle, qu'il décrit sa vie. Il fut un avocat parisien spécialiste des nobles causes, un avocat célèbre, fêté, aimé des femmes, content de soi. Un jour, un long éclat de rire, qui ne lui était peut-être même pas destiné, a commencé à semer le doute dans sa vie bien ordonnée; puis il y eut le cri d'une femme se jetant dans la Seine, une nuit, cri auquel il n'a pas répondu, auquel il était incapable de répondre et que lui a révélé sa duplicité, son existence contaminée par le crime de tous, sa culpabilité. Un temps, il s'est jeté dans la débauche, mais perdre sa réputation et ses forces n'atténuait pas sa faute; alors, homme en procès avec lui-même, mais ne pouvant supporter ce jugement perpétuel, il a disparu, changé de ville, de nom, et le voici devenu "juge-pénitent" dans les bas-fonds d'Amsterdam, c'est-à-dire juge et pénitent de l' ignominie humaine dont il a adopté le visage afin de tendre à tous ce visage. Le Meursault de "L'Etranger" affrontait l' absurde en toute innocence; Clamence l'affronte en toute conscience. Il est l'homme qui avait cru aux valeurs et qui, ayant découvert leur hypocrisie, a constaté leur faillite. "Chaque homme, dit-il, témoigne du crime de tous les autres, voilà ma foi, et mon espérance." Qu'est-ce à dire? Que la véritable voie de l'homme va de la conscience de sa culpabilité vers une innocence qu'il sait ne devoir jamais lui appartenir, mais pour la conquête de laquelle il doit combattre sans trêve et sans repos, éternellement. Après avoir semblé nous proposer une règle de bonne conscience avec "L'homme révolté", Camus se livre ici à sa propre démystification, pour nous léguer cette leçon qu'il n'existe pas de morale confortable, mais qu'il faut choisir la perpétuelle brûlure, le perpétuel appel de l'insaisissable pour mériter le nom d'homme.

6 La peste, d'Albert Camus 1947 :

Roman publié en 1947 par l'écrivain français Albert Camus (1913-1960). 

Oran, 194~, des milliers de rats viennent mourir dans les rues et les immeubles, la peste s'installe, les portes de la ville sont fermées. Tout de suite, c'est l'exil et la séparation, un paroxysme de solitude. La maladie, elle, n'a pas de ces paroxysmes. Elle progressent lentement. Elle n'appelle pas à un combat exaltant mais à une "lutte morne". La peste use les cœurs jusqu'à l' indifférence. Le goût de Dieu réapparaît, celui des fétiches, des prophéties et même du châtiment, mais ceux qui refusent de se résigner s'organisent. Le Dr Rieux et Tarrou sont parmi les principaux meneurs de cette résistance. Ils risquent la mort sans étalage de grands sentiments, simplement parce qu'ils ne s'habituent pas à voir mourir, pas plus qu'ils ne s'étaient habitués à vivre. La "sympathie", seule, les pousse à agir. Ils savent d'expérience que "ce qui est naturel, c'est le microbe. Le reste, la santé, l' intégrité, la pureté, c'est un effet de la volonté et d'une volonté qui ne doit jamais s'arrêter." Débarrassée des grands mots, la lutte prend l'allure d'une morale quotidienne. D'autres viennent la partager. Une obstination endurcie s'oppose à l'habitude du désespoir. La chronique trace du fléau un récit volontairement terne et sans aucune concession à la couleur, à l' imagination ou au sentiment. La peste est cette maladie perpétuelle qu'on pourrait baptiser l' absurde, et contre laquelle, il n'est que des victoires provisoires. A la fin, quand la ville retrouvera la joie et retournera à l' inconscience, ceux qui ont combattu sans relâche retourneront à la grisaille ordinaire et leur grandeur ne sera que d'avoir créé leurs propres valeurs et d'avoir choisi le parti de "ceux qui se suffisent de l' homme et de son pauvre et terrible amour".

7 Le mythe de Sisyphe, d'Albert Camus 1942 :

Essai philosophique d'Albert Camus (1913-1960), publié à Paris chez Gallimard en 1942.

En mai 1936 apparaissent dans les Carnets de Camus les premières mentions de l'"absurde". A partir de 1938, il va élaborer sa réflexion à travers trois genres différents: le roman (l'Étranger), le théâtre (Caligula) et l'essai (le Mythe de Sisyphe). Après un séjour en métropole (1940), il note à Oran, le 21 février 1941: "Terminé Sisyphe. Les trois Absurdes sont achevés. Commencements de la liberté." Le Mythe de Sisyphe paraît en octobre 1942. Il sera augmenté en 1948 d'une étude sur Kafka, écrite dès 1938 et publiée en 1943 dans la revue l'Arbalète. Autant que l'Étranger, paru en 1942 également, le Mythe de Sisyphe a contribué à assurer à Camus une rapide célébrité.

"Un raisonnement absurde". Le suicide est le seul "problème philosophique vraiment sérieux"; constitue-t-il une solution à l'absurde? Le sentiment de l'absurde se présente à l'homme n'importe quand, dans n'importe quelle circonstance; il naît de la confrontation de l'"irrationnel" et du "désir éperdu de clarté" qui résonne au plus profond de chacun de nous; il définit ma liberté, ma révolte et ma passion. "L'Homme absurde". Trois exemples d'attitudes, qui ne sont pas forcément des "exemples à suivre": le donjuanisme (multiplication de ce qu'on ne peut unifier), la comédie (manière de voir clair en soi en dominant les personnages qu'on joue dans la vie), la conquête (le conquérant ne se fait pas d'illusions sur son action, mais fait "comme si").

"La Création absurde". On a parfois opposé art et philosophie: or penser, c'est d'abord vouloir créer un monde, comme l'illustre l'oeuvre de Dostoïevski, à l'inverse du "roman à thèse", qui émane d'une pensée satisfaite et entend prouver ses vérités. "Le Mythe de Sisyphe". Sisyphe, figure mythologique qui roule éternellement son rocher vers le sommet d'une montagne, est le "héros absurde". Il est aussi un héros tragique, car il est conscient de sa destinée, et ce sentiment que son destin lui appartient lui apporte la joie: "Il faut imaginer Sisyphe heureux."

Appendice: "L'espoir et l'absurde dans l'oeuvre de Franz Kafka". Cette oeuvre pose "le problème de l'absurde dans son entier". On l'a souvent jugée désespérante, alors qu'en allant au bout du tragique de la condition humaine, elle découvre en l'homme cette grandeur où il puise son bonheur.

Cet essai est l'oeuvre d'un penseur plutôt que d'un philosophe: l'absurde, pour Camus, est moins un concept qu'un sentiment. Aussi bien les illustrations littéraires (Dostoïevski, Kafka, mais aussi Melville ou Malraux) côtoient-elles les références philosophiques (Jaspers, Heidegger, Kierkegaard). Mais c'est à la manière de Descartes, comme le verra Sartre, que Camus progresse méthodiquement à partir d'une certitude initiale, qui est l'absence de réponse à l'inquiétude métaphysique de l'homme. L'intérêt de l'essai réside d'abord dans le cheminement d'une pensée qui se cherche. Si Camus refuse le pari de Pascal, qui trouve dans le silence des espaces infinis une raison de miser sur Dieu, il propose un autre pari en voulant imaginer Sisyphe heureux. Certaines pages de Noces, où le sentiment du tragique naît d'un bonheur trop intense pour n'être pas vécu comme précaire, donnent une explication plus existentielle que rationnelle au paradoxe du Mythe: la pensée de Camus est celle d'un Méditerranéen, imprégné de philosophie hellénique et nourrie par un climat où le monde resplendit avec une telle beauté que nous en éprouvons déjà la nostalgie dans le même temps qu'il nous éblouit. On devine à quel point l'Étranger, tragédie solaire, éclaire le Mythe; mais la dernière page du roman, révélant un Meursault soudain ouvert aux significations du monde, semble proposer plutôt un dépassement du sentiment de l'absurde. On se tromperait, du reste, à chercher dans les oeuvres de Camus une unité théorique que lui-même n'a jamais revendiquée. On se trompa plus gravement encore en accueillant le Mythe de Sisyphe comme un traité d'existentialisme: l'essence de l'homme, fût-il privé d'une croyance en l'absolu, est pour Camus liée à son existence, puisque c'est précisément en prenant conscience de cette essence que nous accédons au tragique.

8 Les justes, d'Albert Camus 1950 :

Pièce en cinq actes de l'écrivain français Albert Camus (1913-1960), représentée pour la première fois au Théâtre Hébertot le 15 décembre 1949, et publiée en 1959. 

Russie, début du XXème siècle; l' organisation Socialiste Révolutionnaire a décidé de tuer le grand-duc Serge; trois terroristes sont au premier plan: Yvan Kaliayev ("Je suis entré dans la révolution parce que j'aime la vie"), Stepan Fedorov ("Je n'aime pas la vie, mais la justice qui est au-dessus de la vie") et Dora Doulebov ("Nous sommes les justes... Nous voilà condamnés à être plus grands que nous-mêmes"). Kaliayev, chargé de lancer la bombe, renonce au dernier instant parce que le grand-duc est accompagné de ses neveux. L'attentat est remis, malgré les protestations de Stepan. Deux jours plus tard, Kaliayev tue le grand-duc. Emprisonné, il reçoit la visite de la grande-duchesse, qui veut le sauver. Il refuse: "Si je ne mourais pas, c'est alors que je serais un meurtrier". Le chef de la police fait publier la nouvelle de la visite de la grande-duchesse pour faire croire que Kaliayev s'est repenti. Ses amis attendent: l'annonce de la mort de Kaliayev leur apprend que celui-ci n'a pas hésité, pas trahi. Dora demande à lancer la prochaine bombe pour rejoindre Kaliayev, son ami, dans la justice, l'innocence et la mort.-Peut-on tuer et être juste? Peut-on aimer la vie et choisir de mourir? Pour être juste, il faut aimer la vie et tuer sans haine -non pas tuer pour une idée abstraite, mais pour qu'il ne soit plus nécessaire de tuer. La pièce fait ce procès, et avec l'élan et la générosité habituels à Camus, mais elle avance trop mécaniquement, à coups de formules qui la dessèchent et l'abaissent souvent à la simple démonstration.

9 L'envers et l'endroit, d'Albert Camus 1937 :

Première oeuvre de l'écrivain français Albert Camus (1913-1960); il la publia en 1937, à Alger, et la rangea par la suite au nombre de ses "essais littéraires". 

Cet ouvrage réunit cinq essais: "L' ironie", "Entre oui et non", "La mort dans l'âme", "Amour de vivre" et "L'envers et l'endroit", tous rédigés en 1935 et 1936. Le destin d'une vieille femme paralysée et solitaire, d'un vieillard qui rabâche ses maigres aventures de jeunesse, d'une mère murée dans son silence et sa pauvreté, la peur dans une ville étrangère, la lumière sur les oliviers d'Italie et sur les sables de la Méditerranée, autant de points de départ pour une méditation qui ne cesse de s'interroger sur le destin de l'homme, le soleil, la mort, l'isolement, non pour en désespérer mais pour en tirer les règles d'un humanisme viril et libéré des dieux; les fondements d'une vérité lentement apparue entre l'homme et les choses, entre la révolte contre l'éphémère de la vie et l'éternité de la terre, et leur acceptation. Deux citations pourraient résumer les préoccupations de Camus tout au long de ces essais: "Il n'y a plus d'amour de vivre dans désespoir de vivre" et "Ce n'est plus d'être heureux que je souhaite maintenant, mais seulement d'être conscient... Le grand courage, c'est encore de tenir les yeux ouverts sur la lumière comme sur la mort." Longtemps Camus se refusa à autoriser une réédition de "L'envers et l'endroit"; lorsqu'il s'y décida, en 1958, il écrivit pour ce livre une importante préface. Il y déclare: "Pour moi, je sais que ma source est dans "L'envers et l'endroit", dans ce monde de pauvreté et de lumière où j'ai longtemps vécu et dont le souvenir me préserve encore des deux dangers contraires qui menacent tout artiste, le ressentiment et la satisfaction." Un peu plus loin: "La misère m'empêcha de croire que tout est bien sous le soleil et dans l'histoire; le soleil m'apprit que l'histoire n'est pas tout." Cette phrase peut passer pour la clé d'une oeuvre qui, tout en s'engageant dans la politique et l'histoire pour tenter, parfois maladroitement, de fonder une morale à la mesure des problèmes de son temps, prit garde de ne pas oublier le simple bonheur de vivre.

10 L'homme révolté, d'Albert Camus 1951 :

Essai publié en 1951 par l'écrivain français Albert Camus (1913-1960). 

Parvenu à la gloire et conscient du rôle qu'il peut jouer dans la cité, l'auteur voudrait introduire une valeur dans un monde jusque-là voué à un enchaînement automatique d'expériences absurdes. Il faut "entrer dans le mouvement irrésistible par lequel l' absurde se dépasse lui-même". Ce mouvement, c'est la révolte, mais encore faut-il qu'elle se donne des raisons qui la justifient et ne s'enferme pas dans un nouvel absurde tel que le meurtre. L'homme révolté est celui qui n'accepte plus d'être "humilié", dit non au mal qui le ronge ou à la vie bien qu'elle ne puisse échapper à ce même mal. La "tension perpétuelle" entre ce oui et ce non transcende la révolte qui sinon dégénérerait dans l'abandon meurtrier du "tout est permis" et ne reconnaîtrait la souffrance que pour y ajouter. Reste à confronter ces conclusions avec l' expérience. La révolte métaphysique passe en revue toutes les oeuvres révoltées, d’Épicure aux surréalistes, et distingue entre "la négation absolue (Sade), "l' affirmation absolue" (Nietzsche), et "l' exaltation de minuit" (surréalistes); chez tous, il y a une "intempérence d'absolu" qui ne peut déboucher que sur le meurtre. La révolte historique, "celle des actes, débute quand la révolte, "nostalgie d' innocence", accepte d'être coupable et s'arme pour la révolution. Le meurtre devient une morale provisoire mais les "meurtriers délicats" (terroristes russes) périssent en héros et c'est le "terrorisme d' Etat et la terreur rationnelle" (Hitler) qui s'installe, parce que "plus rien n'a de sens, l' histoire n'est que le hasard de la force", ou bien "la terreur rationnelle" (Russie), parce que la dictature provisoire du prolétariat en la personne de ses chefs se prolonge. La révolution tue alors la révolte, car "elle s'oblige à tenir responsable tout homme, et jusqu'au plus servile, de ce que la révolte a existé et existe encore sous le soleil". Tout ce passe comme si Prométhée, après avoir vaincu Zeus, se transformait en Caligula pour sauver les hommes d'eux-mêmes. N'y a-t-il pas d'issue? L'auteur en invente une sous le titre de "la Pensée de midi". Puisque cette révolte est coincée entre le consentement à la violence ou à l' esclavage, "l' action révoltée authentique ne consistera à s'armer que pour des institutions qui limitent la violence, non pour celles qui la codifient". La seule attitude humainement valable aujourd'hui est d'opposer "l'efficacité" de la révolte créatrice à "l' efficience" de l' absolutisme historique. Comment? En reconnaissant une "valeur médiatrice" qui peut se définir à partir de cette constatation: "il faut une part de réalisme à toute morale: la vertu toute pure est meurtrière: il faut une part de morale à tout réalisme: le cynisme est meurtrier". Oeuvre sympathique mais extrêmement discutable, cet essai a l'intérêt de nous montrer une pensée honnêtement en quête d'un nouvel humanisme, et son échec même est significatif.

Vous trouverez dans cet article les principales oeuvres de l'écrivain romancier Albert Camus.