Principales œuvres de Colette : Résumés & Analyses

Sidonie-Gabrielle Colette est une femme de lettres française, née le 28 janvier 1873 à Saint-Sauveur-en-Puisaye, et morte le 3 août 1954 à Paris, connue surtout comme romancière, mime, actrice et journaliste. En savoir plus sur Wikipédia.

Présentation des œuvres de Colette :

Colette : La femme de lettres française.
Colette : La femme de lettres.

1. Chéri, Colette 1920 :

Roman de Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette (1873-1954), publié à Paris en feuilleton dans la Vie parisienne du 3 janvier au 5 juin 1920, et en volume chez Fayard la même année.

Conçu par Colette dès 1912, le personnage de Chéri s'inscrit tout d'abord dans un projet théâtral. Lorsque, en 1919, l'écrivain reprend Chéri, c'est pour en faire une oeuvre romanesque. Le récit de Chéri n'est nullement autobiographique mais la réalité vécue est venue, après coup, donner à la fiction un accent de vérité: «Une création littéraire peut comporter une part de magie», écrit l'auteur dans la Préface de 1949. Ce n'est en effet qu'après la publication du roman que commença la liaison de Colette avec son beau-fils Bertrand de Jouvenel, âgé de dix-sept ans; ce dernier apportera son témoignage dans la Vérité sur «Chéri»: «C'est [...] un personnage qu'elle avait inventé.

Et, plus tard, elle me dira: "Ce que l'on écrit arrive".» Colette composa, en 1921, une adaptation théâtrale du roman. La pièce fut créée la même année et, en 1925, la romancière reprit le rôle de Léa. La version dramatique de Chéri remporta un certain succès, mais c'est surtout le roman qui fut apprécié et valut à son auteur de nombreux hommages, notamment celui de Gide, jusque-là peu enclin à apprécier l'art de Colette. Il écrit à celle-ci, le 11 décembre 1920: «J'ai dévoré Chéri tout d'une haleine. De quel admirable sujet vous vous êtes emparée! et avec quelle intelligence, quelle maîtrise, quelle compréhension des secrets les moins avoués de la chair!...D'un bout à l'autre du livre, pas une faiblesse, pas une redondance, pas un lieu commun.» En 1926, Colette publia chez Flammarion une suite à son roman: la Fin de Chéri.

Chéri. Léa, une demi-mondaine de quarante-neuf ans, est, depuis six ans, la maîtresse de Chéri, un «très beau et très jeune homme» de vingt-cinq ans.
Chéri doit épouser bientôt une jeune fille nommée Edmée. Léa, qui est intelligente et bonne, est favorable à ce mariage, bien que la perspective de devoir renoncer à Chéri l'attriste quelque peu. Chéri épouse Edmée, et Léa, s'apercevant que cette nouvelle situation lui cause une réelle souffrance, quitte Paris. Edmée aime Chéri mais le jeune homme, égoïste et capricieux, regrette à ses côtés la tendresse maternelle et la savante sensualité de Léa. Il ne supporte pas que celle-ci soit partie sans l'avoir prévenu. Il quitte bientôt le domicile conjugal pour mener une vie dispendieuse et joyeuse de célibataire, sans parvenir pour autant à vaincre sa tristesse. Lorsque, après de nombreux mois, il apprend le retour de Léa, il retourne auprès de sa femme, puis va rendre visite à son ancienne maîtresse et passe la nuit auprès d'elle.

La vie semble devoir reprendre comme avant pour les amants. Léa, qui mesure
soudain la profondeur de son amour pour Chéri, qu'elle se reproche d'avoir traité jusque-là avec trop de légèreté, échafaude, durant la nuit, des projets d'avenir. Au matin, Chéri et Léa réalisent que la différence d'âge est soudain devenue entre eux un obstacle insurmontable. Ils se séparent.

La Fin de Chéri. Quelques années se sont écoulées... Chéri, appelé désormais Fred, a fait la guerre et a maintenant une trentaine d'années. Il n'a pas revu Léa et partage, sans amour, la vie d'Edmée. Sa mère, Mme Peloux, s'inquiète de l'état dépressif de Chéri et lui ménage une entrevue avec Léa. La rencontre est désastreuse. Léa est devenue une vieille femme et ne souffre plus du tout d'être séparée de Chéri: elle est «finie et consolée». Chéri se réfugie chez une vieille camarade, la Copine. Celle-ci, qui connaît bien l'ancienne maîtresse de Chéri et l'admire, possède de nombreuses photos de Léa, prises à l'époque où elle était jeune et belle. Chéri, empli du souvenir des jours heureux passés auprès de Léa, met fin à ses jours.

Chéri est le seul roman de Colette dont le titre met l'accent sur un personnage masculin. Ce dernier est toutefois privé d'emblée de toute dimension héroïque par la frivolité de son surnom. Le mot tendre par lequel il est désigné souligne la dépendance du jeune homme dont l'identité est inféodée à la relation amoureuse. Chéri, à qui sa jeune épouse reproche de se comporter en «cocotte», est un enfant gâté narcissique et sensuel. Volontiers cynique et cruel, ce personnage est traité par Colette avec une profondeur, une subtilité et une tendresse qui interdisent de le confondre avec le type littéraire du gigolo, fort à la mode dans la période de la Première Guerre mondiale. Chéri est capable d'accents pathétiques et a parfois des allures de héros tragique: lorsqu'il dit à sa femme: «On est quelque chose comme orphelins, nous, pas?», celle-ci crie «de saisissement, car il renversait vers le lustre un visage magnifique et désespéré». La Fin de Chéri exploitera davantage cette dimension du personnage.

Loin des conventions ou des excès, ce que cherche avant tout Colette, c'est la nuance de la vie. Léa, dont Chéri est en quelque sorte la créature, bien qu'elle ne l'ait pas voulu, est la véritable héroïne du roman. A travers cette figure féminine fictive mais qui, par certains traits, n'est pas sans rappeler Colette, cette dernière décrit avec simplicité l'inexorable trajet du vieillissement et la toujours jeune nouveauté du sentiment amoureux: «Pardonne-moi, Chéri: je t'ai aimé comme si nous devions, l'un et l'autre, mourir l'heure d'après. Parce que je suis née vingt-quatre ans avant toi, j'étais condamnée, et je t'entraînais avec moi.» Le miroir, figure récurrente, quasi obsessionnelle dans l'oeuvre de Colette, atteste la marche objective du temps pour une subjectivité inchangée: «Une vieille femme haletante répéta, dans le miroir oblong, son geste, et Léa se demanda ce qu'elle pouvait avoir de commun avec cette folle.»

C'est cette tragédie, toute humaine, que dépeint Colette dans Chéri, avec lucidité mais sans révolte, avec résignation mais non sans douleur. Gide fait, avec raison, l'éloge du «dépouillement» de l'oeuvre, de «son dévêtissement, de sa nudité» (lettre à Colette du 11 décembre 1920). Ce roman marque l'accession de Colette à une pleine maîtrise de son art, ainsi qu'elle le remarquera dans l'Étoile Vesper: «Pour la première fois de ma vie, je me sentais intimement sûre d'avoir écrit un roman dont je n'aurais pas à rougir ni à douter, un roman qui naissant massait autour de moi partisans et adversaires.»

2. Claudine à l'école, Colette 1900 :

Roman de Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette (1873-1954), publié à Paris chez Ollendorff en 1900, sous la signature de Willy, pseudonyme littéraire d'Henry Gauthier-Villars, mari de la romancière.

En 1936, dans Mes apprentissages, Colette a retracé la genèse de ce premier livre dont l'idée lui fut inspirée par son époux qui s'en appropria la paternité. La romancière, peu soucieuse de parer d'une quelconque aura mythique la naissance de sa vocation d'écrivain, ne cache pas que Claudine à l'école doit le jour à des soucis pécuniaires ainsi qu'à la tristesse d'une jeune femme déçue par son mariage et nostalgique de son enfance. Le jugement de Willy est d'abord négatif: «Je m'étais trompé, ça ne peut servir à rien», tranche-t-il après avoir lu les cahiers de Colette. Plus tard, retrouvant par hasard le manuscrit de Claudine à l'école, Willy s'avise de son erreur et s'empresse de confier l'ouvrage à un éditeur, non sans avoir invité Colette à lui donner un tour plus leste et provincial. Devant le succès remporté par le livre, Willy demande à sa femme d'écrire une suite. La série des Claudine, toujours signée par Willy, se poursuit donc avec Claudine à Paris, Claudine en ménage et Claudine s'en va (Ollendorff, 1901, 1902 et 1903).

Claudine à l'école évoque la vie quotidienne d'une jeune écolière de campagne, avec ses rites, ses émotions, ses jeux, anodins ou pervers. Très proche de la nature, Claudine y puise matière à l'éveil d'une sensualité qui se découvre aussi dans l'émoi suscité par une jeune institutrice.

Claudine à Paris. L'héroïne a quitté sa province natale et vit à la capitale en compagnie de son père. Elle est amoureuse de Renaud, un homme plus âgé qu'elle, et l'épouse bientôt.

Claudine en ménage relate une aventure venue troubler quelque temps la vie du couple: la rencontre de Rézi, une jeune femme qui séduit Claudine sous le regard curieux, complaisant et quelque peu malsain de Renaud.

Claudine s'en va (Journal d'Annie). L'héroïne s'efface pour céder le devant de la scène et la narration à son amie Annie qui conte son difficile affranchissement d'un lien conjugal oppressant.

Dans Mes apprentissages, Colette confie qu'elle n'a jamais beaucoup estimé ses premières oeuvres. Il est vrai que Claudine à l'école, ouvrage uniforme dans son développement et dans son style, au demeurant fort alerte, témoigne d'une certaine inexpérience romanesque. En outre, bien que Claudine annonce qu'elle va donner à lire son journal _ «C'est décidément un journal, ou presque, que je vais commencer» _, le texte reste assez superficiel dans sa manière d'aborder le personnage: la fillette rapporte la chronique, souvent scandaleuse, de son village et de son école, mais ne livre guère ses réflexions intimes. Dépourvue d'une réelle intériorité, Claudine est avant tout une spectatrice, il est vrai subtile et impitoyable. Enfin, la composition du roman est assez sommaire et déséquilibrée: la première partie, la seule qui s'apparente à un journal, forme un bon tiers de l'oeuvre; dans la seconde, l'écolière évoque le souvenir de l'examen du brevet et de la visite du ministre de l'Agriculture au village natal de Montigny.

Ces réserves émises, les Claudine ne manquent pas de qualités. Le succès de la série tient sans doute à la clairvoyance à la fois ingénue et perverse du personnage, ainsi qu'au caractère brillant et spontané d'une écriture habile à souligner le trait marquant d'une formule percutante. Comme le lui fit remarquer Catulle Mendès, Colette, avec Claudine, a créé, sinon un mythe, du moins un «type». Claudine devint en effet un personnage célèbre et lança de nombreuses modes, notamment celle du fameux col qui porte encore son nom. L'adaptation théâtrale de l'oeuvre accrut encore la notoriété du personnage. Il eut de multiples interprètes mais Polaire fut, selon Colette, la seule «vraie Claudine». Or Willy, soucieux de rentabiliser au maximum l'affaire des Claudine, avait fait confectionner, pour son épouse et l'actrice, des tenues semblables et s'exhibait volontiers en compagnie des deux jeunes femmes, rendues jumelles par le vêtement. La publicité faite autour de Claudine enracina donc, de façon durable, l'idée que Claudine et Colette ne faisaient qu'une. La romancière, ainsi que l'avait prédit Catulle Mendès, dut effectuer un long parcours, tant littéraire que personnel, pour échapper à cette identification tenace.

3. Douze dialogues de bêtes, Colette 1930 :

Recueil de brefs textes en prose de Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette (1873-1954), publié à Paris au Mercure de France en 1930. Le même éditeur avait auparavant publié deux versions moins fournies de l'ouvrage: Dialogues de bêtes en 1904, et Sept Dialogues de bêtes en 1905. Les textes avaient tout d'abord paru en revue.

Dans Mes apprentissages, Colette évoque en ces termes la genèse des Dialogues de bêtes: «Je m'éveillais vaguement à un devoir envers moi-même, celui d'écrire autre chose que les Claudine. Et, goutte à goutte, j'exsudais les Dialogues de bêtes, où je me donnais le plaisir, non point vif, mais honorable, de ne pas parler de l'amour.» La Paix chez les bêtes (1916), nouvel ouvrage consacré, mais cette fois sous une forme non dialoguée, à la vie des animaux familiers, renouera peu après avec la même inspiration. En 1949, pour ses Œuvres complètes (Flammarion), Colette rassemble, sous le titre Autres Bêtes, diverses pièces publiées entre 1929 et 1944.

Les deux protagonistes principaux des Dialogues de bêtes sont Toby-chien et le chat Kiki-la-doucette. Doués de parole, ils commentent, à travers l'évocation de scènes de la vie quotidienne, l'attitude de leurs maîtres, Elle et Lui.

Compagnes favorites de Colette, les bêtes sont souvent présentes dans son oeuvre. Les Douze Dialogues de bêtes et la Paix chez les bêtes en font les protagonistes principales d'un univers entièrement perçu et jugé à travers elles. Ce regard animal, qui met soudain la réalité en perspective et manifeste le caractère relatif de notre point de vue, est une sorte de posture philosophique de l'altérité. En outre, grâce à leur innocence et à la finesse de leur perception, les bêtes apparaissent comme porteuses d'une sagesse universelle. Elles sont, pour Colette, les ambassadrices d'un «paradis terrestre» plus fort que la barbarie humaine des temps de guerre: «J'ai rassemblé des bêtes dans ce livre, comme dans un enclos où je veux qu'"il n'y ait pas la guerre"», explique l'auteur dans l'Avertissement de la Paix chez les bêtes.

Ce sont toutefois le pittoresque et l'humour qui l'emportent dans ces bestiaires. Observatrice attentive et aimante des bêtes, Colette sait repérer telle posture caractéristique, telle habitude singulière. La polémique favorite des deux protagonistes sur les mérites comparés du chien et du chat comme les diverses situations anecdotiques évoquées confèrent à l'oeuvre une atmosphère de comédie légère. L'originalité du recueil réside dans cet art du trait vrai, du détail habilement croqué, teintés d'un humour à la fois badin et critique.

4. Gigi, Colette 1944 :

Recueil de nouvelles de Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette (1873-1954), publié à Lausanne, à la Guilde du Livre en 1944. Le texte intitulé «Gigi», nouvelle ou petit roman, était alors suivi de «Noces», «Flore et Pomone» et de «la Dame du photographe». En 1945, les Éditions Ferenczi rééditent le recueil: Colette remplace alors «Noces» par un autre récit intitulé «l'Enfant malade».

Publié durant la guerre, dans une période d'épreuves tant physiques que morales, le recueil est assez disparate. En effet, Colette écrivit «Gigi» en 1942 et publia tout d'abord la nouvelle en feuilleton, dans la revue Présent, sous le titre «l'Attardée». «Noces» date de 1924. «L'Enfant malade», dont la composition donna beaucoup de mal à l'auteur, fut écrit en 1943-1944. Colette rédigea «Flore et Pomone» en 1943, à la demande de la Galerie Charpentier qui publia le texte au mois de mai.

L'héroïne de Gigi est une jeune fille, Gilberte, dite Gigi, âgée de quinze ans et demi: enfant naturelle d'une chanteuse lyrique nommée Andrée Alvar, elle vit en compagnie de cette dernière et de sa grand-mère, Mme Alvarez. Andrée étant accaparée par son métier, ce sont Mme Alvarez et la grand-tante de Gigi, l'ancienne cocotte Alicia de Saint-Efflam, qui se chargent de son éducation. Gaston Lachaille, un riche industriel à la mode qui est depuis longtemps l'ami de la famille, s'aperçoit soudain que la petite Gigi est en train de devenir une femme séduisante. Il veut en faire sa maîtresse, ce dont Mme Alvarez et tante Alicia se réjouissent, mais Gigi refuse. Gaston Lachaille demande alors sa main.
Noces n'est pas un texte de fiction mais la narration d'un souvenir. Colette y relate la journée de son mariage avec Willy, en 1893. A la fois ému et ironique, le récit retrace l'exaltation mais aussi les premières déceptions et l'appréhension de la jeune mariée qui doit quitter pour toujours le foyer familial et l'univers de l'enfance.

Flore et Pomone célèbrent les beautés et la générosité de la nature à travers, notamment, la description des jardins, réels ou imaginaires, qui hantent l'esprit de l'auteur.

La Dame du photographe est, comme «Gigi», un récit fictif: la narratrice reçoit les confidences d'une jeune femme qui a tenté de mettre fin à ses jours pour échapper à la médiocrité de son existence.

L'Enfant malade met en scène un garçon de dix ans, Jean, atteint de paralysie et promis à la mort, qui échappe à la douleur grâce à des songes merveilleux. La guérison lui retire à tout jamais l'accès à ce pays enchanté des rêves.

Après Claudine (voir Claudine à l'école), Minne (voir l'Ingénue libertine) ou Mitsou, Colette campe en Gigi un nouveau personnage féminin, avec cette verve singulière, faite de tendresse et d'ironie, dont elle a le secret. Gigi est une ingénue sans perversité aucune, dont la figure attachante et pittoresque a fait l'objet de plusieurs adaptations (en 1948, Danièle Delorme interpréta le rôle à l'écran dans un film de Jacqueline Audry; en 1954, l'auteur réalisa une version théâtrale de l'oeuvre). La cocasserie de la nouvelle réside essentiellement dans la cohabitation surprenante, mais naturelle pour les personnages, de l'immoralisme propre au milieu des demi-mondaines auquel appartient la famille de Gigi et la rigueur de l'éducation prodiguée à la jeune fille. Sa grand-mère et sa grand-tante lui inculquent, en effet, tout un arsenal de bonnes manières et de principes stricts, afin de faire d'elle une parfaite femme entretenue. Le résultat est l'inverse de celui escompté puisque Gigi refuse le sort brillant qu'on veut lui réserver. In extremis, le dénouement vient sauver l'honneur et les sentiments honnêtes, mais Gigi incarne moins la vertu qu'une irréductible simplicité _ le premier titre envisagé par Colette, «l'Attardée», est à cet égard révélateur.

Le texte «Noces», placé juste après «Gigi», en constituait une sorte de prolongement puisque la première nouvelle s'achève sur une demande en mariage. La succession de ces deux nouvelles corrigeait le joyeux dénouement de «Gigi» en donnant du mariage entre une jeune fille et un «camarade» plus vieux, devenu ensuite un fiancé, une vision quelque peu inquiétante: à la fin de «Noces», Colette quitte sa famille en compagnie d'un homme qui ne lui est «guère connu» et voit sur le visage de sa mère «une expression d'affreuse tristesse».

«La Dame du photographe» poursuit la méditation sur le sort des femmes. La narratrice reste toutefois distante à l'égard d'un personnage avec lequel elle ne pactise pas. La femme du photographe, en dépit de son geste suicidaire, est avant tout un être passif et incapable de saisir la part de grandeur contenue en toute chose: «Quand il m'arrive de penser à elle, je la vois toujours appuyée sur ses scrupules que, modeste, elle appelait tracas, et soutenue par les élans de la féminine grandeur, humble et quotidienne, qu'elle méconnaissait en lui infligeant le nom de "bien petite vie".» Tout comme la vie, la mort refuse à cette malheureuse femme ses charmes et ses mystères. Elle qui voulait mourir pour «avoir des minutes sublimes», pour connaître un «grand arrivage de belles pensées», ne rencontre, durant son agonie, que la médiocrité habituelle: «Comme c'est triste, que je n'aie pas eu dans ma mort ce que je voulais dans la vie.»

Ce que la mort refuse à la femme du photographe, elle le donne à l'enfant. Dans «l'Enfant malade», l'approche de la mort permet au jeune garçon d'évoluer dans un univers de sensations extraordinaires, dans une féerie qu'il est seul à connaître. Le dénouement de la nouvelle est ambigu car, si la vie l'emporte, c'est au prix d'une abolition de ce paradis imaginaire et d'un retour à l'ordinaire: «Un temps veut qu'on s'applique à vivre. Un temps vient de renoncer à mourir en plein vol. D'un signe Jean dit adieu à son reflet aux cheveux d'ange, qui lui rendit son salut du fond d'une nuit terrestre et sevrée de prodiges, la seule nuit permise aux enfants dont la mort s'est dessaisie et qui s'endorment consentants, guéris et désappointés.»

L'inspiration et le ton des nouvelles qui composent le recueil sont donc très variés mais tous les textes, chacun à sa mesure et dans son genre (la fiction avec «Gigi», «la Dame du photographe» et «l'Enfant malade», le souvenir avec «Noces», et la méditation lyrique avec «Flore et Pomone»), confrontent la part de rêve et la part de réalité qui sont le lot de toute destinée.

5. Julie de Carneilhan, Colette 1941 :

Roman de Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette (1873-1954), publié à Paris en feuilleton dans la revue Gringoire, et en volume chez Fayard en 1941.

Colette qui, à l'exception de Chéri et de le Pur et l'Impur, a toujours sévèrement jugé ses oeuvres, considérait sans complaisance Julie de Carneilhan qu'elle appelait un «semble-roman». Le 8 septembre 1941, elle écrit à son amie la comédienne Marguerite Moreno: «Je suis bien fâchée que tu aies lu ce roman mal léché.» L'auteur, certes, s'en prend aux imperfections techniques de la publication, mais elle ne défend guère non plus les qualités littéraires de l'ouvrage.

Julie de Carneilhan, comme nombre de romans de Colette, mêle fiction et réalité. Ainsi, Herbert d'Espivant n'est pas sans rappeler Henry de Jouvenel, le deuxième mari de Colette; de même Toni et Léon, le beau-fils d'Herbert amoureux de Julie et le frère de cette dernière, ne sont pas sans rapport avec Bertrand de Jouvenel, qui fut le jeune amant de Colette, et avec le propre frère de celle-ci, Léo, mort en 1940.

Julie a été la femme d'Herbert d'Espivant. Depuis son divorce, elle vit seule et modestement. Elle n'a que peu d'estime pour son jeune et riche amant, Coco Vatard, et pour les quelques compagnes avec lesquelles elle partage son oisiveté et ses divertissements. Herbert, qui vient d'être victime d'un grave accident cardiaque, appelle Julie auprès de lui. Le souvenir de son amour pour Herbert, empoisonné par la douloureuse jalousie inspirée par cet homme volage, est encore vivace chez Julie. Herbert lui demande de l'aider à extorquer à sa nouvelle femme Marianne une forte somme d'argent. Il suffit pour cela à Julie d'exhumer une ancienne reconnaissance de dette, signée jadis par Espivant sur le mode de la plaisanterie, et d'en exiger le paiement. Julie hésite puis accepte. Elle se rend vite compte qu'elle a été, elle aussi, dupée: Herbert a anticipé sur sa réponse et n'a pas hésité à l'avilir, pour mieux parvenir à ses fins. Cette complicité, contrairement à ce qu'espérait Julie, n'a pas rapproché d'elle son ancien mari. Elle quitte Paris en compagnie de son frère Léon qui a liquidé toutes ses affaires dans la capitale. Ils regagnent, pour une durée indéterminée, leur domaine ancestral de Carneilhan.

Julie de Carneilhan est, par divers aspects, proche de Colette. Toutefois, ce n'est sans doute pas un hasard si cette dernière a opté, dans ce roman, pour l'utilisation de la troisième personne, alors qu'elle faisait parler Renée Néré, l'héroïne à son image de la Vagabonde et de l'Entrave, à la première personne. Il y a là une sorte de mise à distance qui n'est pas seulement grammaticale. Julie de Carneilhan ressemble certes à la romancière par sa situation _ deux mariages, une vie solitaire parfois matériellement difficile _ et par une indéfectible dépendance à l'égard de l'amour qui en fait l'ambassadrice de tous les personnages féminins de Colette: «Une crédule Julie, matée par sa passion pour Espivant, puis trahie, désolée, consolée [...]. C'étaient des Julies à la hauteur de tous les drames pourvu qu'ils fussent d'amour, des Julies qui ne prenaient leur prix, ne devenaient subtiles, bonnes, féroces, stoïques, qu'en raison de l'amour, d'un loyal appétit de l'amour.» A la fois grandie et flouée par l'expérience amoureuse, Julie, «créée pour rencontrer l'homme et lui plaire, pour l'aimer fréquemment et s'abuser de lui», vit un drame maintes fois rejoué dans l'oeuvre et dans la vie de Colette. Cependant, le personnage, tout comme le roman, demeure d'une envergure limitée, et l'identification de l'auteur à son personnage toute relative.

6. La chatte, Colette 1933 :

Roman de Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette (1873-1954), publié à Paris en feuilleton dans Marianne du 12 avril au 7 mai 1933, et en volume chez Grasset la même année.

Depuis la Seconde (1929), Colette souhaite écrire davantage de romans. L'entreprise est rendue difficile par une existence particulièrement bien remplie qui s'accommode mal d'un travail régulier. En 1933, en dépit de ses multiples activités et déplacements _ ouverture et lancement de magasins de produits de beauté, tournées de conférences _, elle parvient néanmoins à écrire ce petit chef-d'oeuvre de concision et de finesse.

Alain va bientôt épouser sa fiancée Camille. En attendant, il habite chez ses parents où il peut profiter encore de la compagnie de sa chatte Saha. Camille, devenue la femme d'Alain, décèle bientôt en Saha, qui vit désormais chez le jeune couple, une véritable rivale. Jalouse, la jeune femme tente de tuer l'animal, objet des plus tendres prévenances et de l'évidente préférence de son époux. Alain découvre le geste impardonnable de Camille et la quitte. Il retourne vivre chez ses parents avec Saha.

La sensualité occupe une place importante dans le roman. Colette, avec une pénétration subtile, en décrit les méandres complexes. Une complicité raffinée, amoureuse et exclusive unit Alain et Saha. C'est elle qui partage son lit _ «Ah! Saha, nos nuits...», s'exclame-t-il avec nostalgie à l'approche de son mariage _, c'est elle qui lui procure les plus intenses plaisirs: «Dès qu'il supprima la lumière, la chatte se mit à fouler délicatement la poitrine de son ami, perçant d'une seule griffe, à chaque foulée, la soie du pyjama et atteignant la peau juste assez pour qu'Alain endurât un plaisir anxieux. [...] Elle ronronnait à pleine gorge, et dans l'ombre elle lui donna un baiser de chat, posant son nez humide, un instant, sous le nez d'Alain, entre les narines et la lèvre.»

Auprès de Camille, Alain ne connaîtra jamais une jouissance égale à celle-ci. Le drame que la Chatte met en scène est celui, maintes fois rejoué dans l'oeuvre de Colette, du difficile renoncement au monde de l'enfance. A vingt-quatre ans, Alain, qui a toujours vécu dans le giron familial, est encore un adolescent. La maison de ses parents, dont Saha est la souveraine absolue et incontestée, délimite un univers protégé et privilégié. Ce paradis enfantin, domaine des jeux et des songes, est brisé par le mariage. Camille, jeune femme dynamique et moderne, veut entraîner son compagnon vers le monde des adultes, vers la réalité et la vie, vers une virilité difficilement assumée par Alain. Son retour, avec Saha, dans la demeure familiale, royaume menacé et reconquis, manifeste le refus définitif qu'oppose le personnage à son destin d'homme.

La phrase ultime de la Chatte donne du héros une image inquiétante: «Si Saha, aux aguets, suivait humainement le départ de Camille, Alain à demi couché jouait, d'une paume adroite et creusée en patte, avec les premiers marrons d'août, verts et hérissés.» Il y a là une sorte d'animalité malsaine qui rend le roman ambigu. Certes, Colette n'invite guère le lecteur à fraterniser avec Camille, personnage prosaïque et un peu vulgaire, alors que l'élégance et la subtilité du lien qui unit Alain et Saha ont tout pour séduire. Toutefois, implicitement, l'auteur met en garde: Alain est un inadapté que son incapacité à sortir de l'enfance, dont Saha incarne la beauté et la magie, rend égoïste et cruel.

7. La femme cachée, Colette 1924 :

Recueil de nouvelles de Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette (1873-1954), publié à Paris chez Flammarion en 1924.

Après la publication, en juillet 1923, du Blé en herbe, Colette connaît une phase difficile qu'une solide discipline de travail, comme souvent, l'aide à traverser. Elle écrit en effet la Femme cachée immédiatement après la rupture avec son second mari, Henry de Jouvenel. Pressentant cette séparation et consciente des difficultés matérielles qu'elle entraînera, Colette, à la fin de 1923, accepte d'interpréter à la scène le rôle de Léa (voir Chéri) et d'effectuer une tournée de conférences dans le sud de la France. En février 1924, elle cesse, en outre, sa collaboration au Matin, dont Jouvenel est l'un des rédacteurs.

Le recueil, qui emprunte son titre à la première nouvelle, se compose de vingt-deux courtes histoires. Nombre d'entre elles ont pour héroïnes des femmes à la recherche de leur identité. Au bal de l'Opéra, un mari reconnaît sa femme qui avait refusé de l'y accompagner: cachée par son déguisement, celle-ci adopte une attitude de libre et provocante séduction dont il ne l'aurait jamais imaginée capable («la Femme cachée»). Une péripétie à première vue anodine peut prendre la dimension d'une véritable révélation. Dans «la Main», une jeune femme découvre soudain le caractère «monstrueux» de la main de l'homme qui dort auprès d'elle. Mme de La Hournerie ne peut, en dépit de sa morgue aristocratique, supporter le regard désapprobateur qu'un jeune domestique porte sur sa nouvelle coiffure («le Juge»). Lors d'un dîner, Alice et son mari rencontrent par hasard la précédente épouse de ce dernier: sidérée par l'indifférence de cette belle femme, Alice se rend compte tout à coup que son mari n'est pas pour tout le monde un être précieux et exceptionnel («l'Autre Femme»). Irène, restée seule après avoir montré à ses amies le bel appartement qu'elle vient d'acquérir, mesure l'ampleur de sa solitude et le vide de son existence («la Trouvaille»). La difficulté d'aimer, l'infidélité ou la douleur causée par une rupture constituent en outre le thème de plusieurs récits («l'Aube», «Un soir», «l'Impasse»).

Menés d'une plume alerte et précise, les récits de la Femme cachée allient concision et efficacité. Peu caractérisés, les personnages sont saisis sur le vif, à l'occasion d'une péripétie en laquelle se trouve résumée et révélée leur destinée tout entière. Au-delà de ces figures singulières et à travers ces anecdotes à la fois simples et originales, des drames humains exemplaires se dessinent. L'art de Colette sait dépeindre avec acuité et pittoresque la minute où tout bascule, l'instant qui fait apparaître les abîmes de renoncement ou de désillusion sur lesquels s'édifie une existence. L'auteur traque la faille, le défaut de la cuirasse derrière laquelle les personnages ne peuvent plus, soudain, se dissimuler tout à fait. Mais le ton du volume n'est pas, dans l'ensemble, tragique. Il est seulement un peu mélancolique, car révéler les dissonances qui se cachent sous une réalité trop lisse pour être convaincante, c'est aussi montrer la richesse du vivant. Loin de condamner ses protagonistes, Colette, qui les traite toujours avec tendresse, en fait les représentants, aussi bien pour le meilleur que pour le pire, de l'humaine condition.

8. La maison de Claudine, Colette 1922 :

Recueil de récits de Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette (1873-1954), publié à Paris aux Éditions Ferenczi et fils en 1922. De nombreux chapitres avaient auparavant paru dans le Matin, sous la rubrique des «Contes des mille et un matins», ou dans diverses revues.

La réapparition, dans le titre de ce recueil de souvenirs d'enfance, du nom de Claudine, l'héroïne bien connue des premiers ouvrages de Colette (voir Claudine à l'école), s'explique sans doute par la volonté de l'éditeur d'assurer le succès de l'ouvrage. Colette est pourtant, depuis Chéri surtout, un grand écrivain dont la renommée n'est plus fondée exclusivement sur la série des Claudine. Elle s'est en outre employée, depuis longtemps, à prendre ses distances par rapport à ce personnage devenu mythique, auquel elle ne tient plus à s'identifier. D'ailleurs, le prénom n'apparaît ici que dans le titre: au sein de l'oeuvre, c'est le nom de «Colette», symbole d'une autonomie et d'une identité peu à peu conquises par la romancière, que l'on trouve à plusieurs reprises, soit comme patronyme du père, soit pour désigner Colette elle-même.

L'oeuvre se compose de trente-cinq chapitres qui forment chacun un texte autonome. Organisés autour d'un thème ou d'une anecdote, ils restituent l'univers de l'enfance, dont la demeure familiale de Saint-Sauveur-en-Puisaye, en Bourgogne, décrite dès le début du recueil («Où sont les enfants?») constitue le centre. Sido, son mari et ses quatre enfants sont les protagonistes de ce théâtre domestique aux allures de paradis perdu. Colette relate l'histoire des deux mariages de sa mère («le Sauvage») et met en relief sa personnalité originale et attachante, son non-conformisme, sa tendresse généreuse et perspicace, son amour des plantes et des bêtes («Ma mère et les livres», «Ma mère et les bêtes», «Ma mère et le curé», «Ma mère et la morale»). L'auteur présente également son père, le capitaine Colette, dont l'amour pour Sido, toujours ardent, a su résister à l'érosion du temps («Jalousie», «Propagande», «Papa et Mme Bruneau»), ainsi que sa soeur et ses deux frères («Épitaphes», «Ma soeur aux longs cheveux»). Elle s'attache à décrire ses émotions enfantines et ses découvertes à l'école de la vie («la Petite», «l'Enlèvement», «le Curé sur le mur», «la Noce», «la Toutouque», «l'Ami»), et à restituer le charme d'un monde provincial naïf et immobile («Mode de Paris», «la Petite Bouilloux», «Ybanez est mort»). Trois chapitres évoquent ensuite l'effondrement de ce bonheur à travers la mort du capitaine Colette («Rire») et le vieillissement de Sido («Ma mère et la maladie», «Ma mère et le fruit défendu»). Les chapitres suivants sont consacrés à divers animaux familiers («la "Merveille"», «Bâ-Tou», «Bellaude», «les Deux Chattes», «Chats», «le Veilleur»). La figure de Bel-Gazou, la fille de l'auteur, apparaît dans les trois derniers chapitres: c'est elle qui, maintenant, incarne la mystérieuse magie de l'enfance («Printemps passé», «la Couseuse», «la Noisette creuse»).

Au-delà du morcellement des textes qui le composent, le recueil possède une réelle unité _ hormis, peut-être, pour les chapitres consacrés aux bêtes, que Colette a d'ailleurs ôtés ou déplacés à diverses reprises, lors des éditions successives de la Maison de Claudine. En effet, c'est tout l'univers de l'enfance que l'ouvrage restitue. Il dessine également une chronologie puisque les récits de l'adolescence sont placés après ceux de l'enfance et que, dans les textes portant sur la mère vieillissante ou sur les bêtes, la narratrice est devenue adulte et évolue dans un décor urbain. Le fait de placer à la fin du recueil les textes évoquant Bel-Gazou comporte, en outre, une portée symbolique: le vieillissement et la mort sont comme vaincus par un renouveau, l'enfance de Colette revit à travers celle de sa fille. Cette fin optimiste ne saurait toutefois occulter le caractère profondément nostalgique de la Maison de Claudine.

C'est en effet un paradis à tout jamais perdu que l'écriture cherche à reconstruire, dans la pleine lucidité du caractère pourtant impossible d'une telle tâche. Les mots sont impropres à dire la merveille originelle et à faire revivre ce qui est mort: «Je n'aiderai personne à contempler ce qui s'attache de splendeur, dans mon souvenir, aux cordons rouges d'une vigne d'automne [...]. Ces lilas massifs dont la fleur compacte, bleue dans l'ombre, pourpre au soleil, pourrissait tôt, étouffée par sa propre exubérance, ces lilas morts depuis longtemps ne remonteront pas grâce à moi vers la lumière.» 

9. La naissance du jour, Colette 1928 :

Roman de Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette (1873-1954), publié à Paris chez Flammarion en 1928.

La Naissance du jour est un ouvrage largement autobiographique: l'auteur y emploie la première personne, les personnages qui s'adressent à la narratrice l'appellent «Madame Colette» et la propriété provençale de l'écrivain, «la Treille muscate», sert de cadre à l'action. En outre, Colette fait intervenir des protagonistes réels: sa mère Sido, son père le capitaine Colette et les amis qu'elle fréquente à Saint-Tropez. Le héros masculin, Vial, emprunte quelques traits à Maurice Goudeket, compagnon de Colette avec lequel celle-ci se mariera en 1935; mais l'intrigue bâtie autour de lui est fictive: Hélène Clément est un personnage inventé et Colette, contrairement à la narratrice qui éloigne Vial, n'a pas repoussé l'amour de Maurice Goudeket.

La narratrice, qui a plus de cinquante ans, est entrée dans une nouvelle phase de son existence: celle du renoncement serein à l'amour. Elle passe un été paisible dans sa maison provençale et partage volontiers la compagnie de quelques personnes de sa connaissance, mais elle prise surtout la solitude qui lui permet de se consacrer à l'écriture, à la nature, à ses animaux familiers et aux rites domestiques. Elle voit souvent son voisin, Vial, un célibataire d'une trentaine d'années avec lequel elle entretient une relation de franche camaraderie. La jalousie d'Hélène Clément, une jeune fille qui aime en vain Vial, fait soudain découvrir à la narratrice que celui-ci est amoureux d'elle. Colette et Vial partagent une nuit de veille tout entière consacrée à une longue discussion sur leur relation; Colette explique qu'elle a passé l'âge d'aimer. Au matin, Vial s'en va et la narratrice retrouve, non sans une certaine nostalgie, sa calme existence habituelle.

Le titre de l'oeuvre place celle-ci sous le signe d'un renouveau. La durée du jour que Colette, comme jadis sa très matinale mère, aime surprendre dès son lever est l'équivalent symbolique de la durée de la vie. Au seuil de la vieillesse, la narratrice, qui cherche à apprendre «le chic suprême du savoir-décliner», porte un regard neuf sur elle-même et le monde: «Une des grandes banalités de l'existence, l'amour, se retire de la mienne... Sortis de là, nous nous apercevons que tout le reste est gai, varié, nombreux.» Il y a là un vrai commencement, l'apprentissage exaltant de l'inconnu. Parfois le ton est plus mélancolique; mais, jusqu'au bout, l'art de Colette demeure avant tout un art de vivre: apprendre à vieillir, ce n'est pas, loin de là, apprendre à mourir; c'est, toujours et encore, apprendre l'infinie et jeune nouveauté de la vie.

Pour cela, Colette s'inspire de sa mère Sido, morte en 1912, dont la figure tutélaire domine l'ouvrage. La Naissance du jour s'ouvre en effet sur une lettre de Sido, et d'autres missives viennent ensuite rythmer le livre, comme autant de respirations fondamentales. Cette mère magicienne, qui sait décrypter les secrets des êtres aussi bien que ceux de la nature, capable d'une compassion et d'un émerveillement universels, c'est, pour Colette, l'inspiratrice et le modèle par excellence: «D'elle, de moi, qui donc est le meilleur écrivain? N'éclate-t-il pas que c'est elle?» L'autre modèle de l'ouvrage, comme l'indique une phrase du texte détachée en exergue, n'est autre que Colette elle-même: «Imaginez-vous, à me lire, que je fais mon portrait? Patience: c'est seulement mon modèle.» Une telle affirmation explique le mélange de vérité autobiographique et de fiction romanesque qui caractérise la Naissance du jour, tout comme nombre de livres de Colette. Ambiguïté qui constitue le charme propre de cette écriture et lui confère sa portée heuristique: «Pourquoi suspendre la course de ma main sur ce papier qui recueille, depuis tant d'années, ce que je sais de moi, ce que j'essaie d'en cacher, ce que j'en invente et ce que j'en devine?»

10. La retraite sentimentale, Colette 1907 :

Roman de Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette (1873-1954), publié à Paris au Mercure de France en 1907.

L'Avertissement qui figure au début de l'ouvrage précise que la Retraite sentimentale est l'oeuvre de Colette seule. En effet, après les quatre Claudine (voir Claudine à l'école) et les deux Minne (voir l'Ingénue libertine), romans écrits avec son époux Willy, Colette cesse de «collaborer» avec lui «pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la littérature». Ils sont désormais séparés, et divorceront en 1910. La Retraite sentimentale s'inscrit toutefois dans la continuité des Claudine puisque l'on y retrouve les personnages de Claudine, de Renaud et d'Annie.

Claudine, la narratrice, est l'hôte, dans la belle propriété campagnarde de Casamène, de son amie Annie. Claudine attend avec impatience le retour de son époux Renaud, que la convalescence retient pour l'instant loin d'elle. La jeune femme trompe son ennui en profitant des joies de la nature et en s'occupant de Casamène à la place de l'indolente Annie. Cette dernière livre peu à peu ses secrets à Claudine, fort surprise d'apprendre ce qui se cache d'audace et d'ardeur sous l'apparence sage et réservée de son amie. Annie, qui a eu de nombreux amants, est avide de multiplier les expériences amoureuses. Au contraire de Claudine, pour laquelle amour, plaisir, fidélité et bonheur ne font qu'un, Annie privilégie exclusivement une jouissance indépendante des sentiments. Marcel, le fils de Renaud, vient séjourner à Casamène pour échapper à ses soucis parisiens. Les deux femmes s'accommodent tant bien que mal de cette nouvelle présence et Annie échoue à séduire le jeune homme, qui est homosexuel. Renaud, vieilli par la maladie, rejoint Claudine, qui a, peu après, la douleur de le perdre. La jeune femme vit désormais seule, à l'écart du monde.

La Retraite sentimentale est un roman dans lequel il se passe fort peu de choses. La mort de Renaud est, certes, un épisode décisif mais il survient à la fin, de façon inattendue, et fait l'objet d'une ellipse dans le récit. Dès le début, Claudine est seule, et c'est cette solitude qu'explore l'écrivain.

L'histoire est en quelque sorte secondaire et la trame romanesque, qui se nourrit du quotidien de deux, puis trois personnages, épouse le trajet des actes et des pensées de Claudine. Il s'agit donc d'une sorte de journal intime qui nous livre au présent les menus faits de la vie. A travers le personnage de Claudine, Colette peint les plaisirs de la nature, les réflexions et les sentiments d'une jeune femme vive et passionnée qui porte sur les autres et sur elle-même un regard toujours plein d'esprit et de pittoresque, de clairvoyance et d'humour. La narratrice se juge par exemple en ces termes: «Si j'étais homme et que je me connusse à fond, je ne m'aimerais guère: insociable, emballée et révoltée à première vue, un flair qui se prétend infaillible et ne fait pas de concessions, maniaque, fausse bohème, très "propriote" au fond, jalouse, sincère par paresse et menteuse par pudeur.»

Le roman tient aussi de l'essai, dans la mesure où l'argument fictif, très ténu, apparaît comme cadre et prétexte pour un débat confrontant, par le biais de Claudine et d'Annie, deux thèses opposées à propos de l'amour. La notion de péché et les préjugés de la morale ordinaire sont étrangers à cette polémique. Chacune des deux jeunes femmes, comme nombre d'héroïnes de Colette, cherche à se réaliser pleinement; en dépit de la belle assurance de Claudine et du timide effacement d'Annie, il est difficile de décider laquelle des deux conceptions l'emporte. La profession de foi d'Annie, lue par Claudine «dans les yeux de son amie», n'est pas dépourvue d'une séduisante majesté: «J'irai! [...] Oui, côte à côte avec mon désir, tout le long d'un chemin brûlant, je marcherai, fière de me donner.» Le ton de tendre compassion dont use constamment la narratrice pour évoquer son amie ne saurait masquer tout à fait la fascination qu'exercent sur elle les confidences d'Annie, reçues avec une évidente complaisance, voire avidement sollicitées. Quant à la défense de l'amour conjugal dont la libre et énergique Claudine se fait le chantre, elle apparaît parfois bien frileuse et conventionnelle: «L'approche du maître... Il vient, et déjà mon cou s'incline vers le collier trop large, vers l'entrave illusoire d'où je pourrais, sans même l'ouvrir, m'évader, si je voulais... Mais je ne veux pas.»

En réalité, Colette, qui s'est éloignée de Willy, a bel et bien voulu cela. La romancière, dans ce dernier roman de la série des Claudine, cherche sans doute, au travers de son héroïne, à sublimer son propre échec conjugal. Elle semble aussi vouloir se désolidariser d'un personnage auquel elle ne souhaite plus s'identifier. En faisant mourir Renaud _ l'auteur confiera dans Mes apprentissages qu'elle n'était pas mécontente «d'envoyer ad pâtres tel personnage dont [elle était] excédée» _ et en installant son héroïne dans une retraite définitive au sein de la nature _ dont les saveurs et les couleurs sont captées avec gourmandise, Colette met un point final à ses oeuvres de jeunesse.

11. La vagabonde, Colette 1910 :

Roman de Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette (1873-1954), publié à Paris dans la Vie parisienne du 21 mai au 1er octobre 1910, et en volume chez Ollendorff la même année.

Sur un exemplaire de l'édition originale de la Vagabonde destiné à Maurice Goudeket, Colette, en 1944, commente ainsi le titre de l'ouvrage: «La première "vagabonde", c'était Annie, de la Retraite sentimentale et de Claudine s'en va (voir Claudine à l'école). Mais M. Willy jugea que la présence du nom de "Claudine", dans un titre, n'était pas inutile. "Je m'évade" devint donc Claudine s'en va, et je repris _ de haute lutte, ma foi _ le titre qui convenait au présent roman, le premier roman que je signai.» Cette «lutte», c'est celle, alors que Colette s'approche de la quarantaine, de l'apprentissage de la solitude et de l'indépendance, tant dans la vie que dans l'écriture. Après Claudine, Renée Néré est le nouvel avatar littéraire de Colette qui relate, à travers ce personnage, une période charnière de sa vie. Les noms et les circonstances sont quelque peu travestis, pourtant la mère de l'écrivain ne s'y trompe pas: «Mais c'est une autobiographie! Tu ne peux pas le nier. Certainement Willy a dû le dévorer ce roman! Il a dû en ressentir une rage bien compréhensible. [...] Est-ce vrai que tu as tant souffert et sans jamais rien m'en dire?» (lettre de Sido, 4 décembre 1910).

Première partie. Renée Néré, la narratrice, a trente-trois ans et vit seule depuis qu'elle s'est séparée de son mari Adolphe Taillandy, peintre à la mode, volage et superficiel. Elle a pourtant passionnément aimé cet homme qui fut son premier amour. Taillandy a très vite trompé sa jeune épouse mais celle-ci, en dépit des tourments de la jalousie et de sa douloureuse désillusion, est restée auprès de lui de nombreuses années. Renée travaille maintenant comme mime avec son professeur et camarade Brague. Maxime Dufferein-Chautel, qui a vu Renée dans l'un de ses spectacles, tombe amoureux d'elle. Il est jeune, séduisant, riche, tendre et compréhensif. Il est très différent de Taillandy, mais Renée, incapable d'oublier son premier échec, le repousse.

Deuxième partie. Elle cède finalement à la bienfaisante douceur de ce nouvel amour, mais quitte cependant Maxime pour partir en tournée. Elle lui promet que, à son retour, elle sera à lui. Troisième partie. La vie en tournée, faite de déplacements constants et de représentations dans des théâtres de province médiocres, voire misérables, est rude, mais Renée, fière de son indépendance, sait aussi en goûter les charmes. Il lui faut parfois lutter contre elle-même pour ne pas céder à la tentation de demander à Maxime, avec lequel elle entretient une tendre et régulière correspondance, de venir la rejoindre. Le temps passant, la crainte d'être à nouveau déçue dans ses espoirs amoureux l'emporte chez Renée, qui s'en ira finalement pour une longue tournée à l'étranger sans avoir revu Maxime.

Le titre du roman met l'accent sur la liberté, difficilement acquise et conservée, de Renée Néré. Cette dernière s'est en effet affranchie d'un lien matrimonial conçu comme un véritable servage. C'est pour sauvegarder cette liberté que l'héroïne refuse la «grâce» qui l'invite à s'unir à Maxime: «Que me donnes-tu? Un autre moi-même? Il n'y a pas d'autre moi-même. Tu me donnes un ami jeune, ardent, jaloux, et sincèrement épris? Je sais: cela s'appelle un maître et je n'en veux plus.» Or l'envers de ce superbe vagabondage, c'est l'errance, symbolisée par la tournée, et la solitude: «A cette douleur près, ne suis-je pas redevenue ce que j'étais, c'est-à-dire libre, affreusement seule et libre?» (III). La périphrase par laquelle le titre du roman désigne son héroïne témoigne donc de la permanence d'un combat âpre et douloureux: «Je m'échappe, mais je ne suis pas quitte encore de toi, je le sais. Vagabonde et libre, je souhaiterai parfois l'ombre de tes murs...» (III).

La Vagabonde est une sorte de roman d'apprentissage qui retrace un parcours heuristique au terme duquel l'héroïne, après avoir surmonté l'épreuve d'un amour bafoué et la tentation d'une nouvelle union, accède à son être propre. Cette conquête s'effectue tant à travers l'expérience sentimentale qu'à travers l'expérience professionnelle. La place importante occupée dans le récit par le music-hall signale que la complète indépendance n'est pas seulement amoureuse mais aussi matérielle: «Le music-hall, où je devins mime, danseuse, voire comédienne à l'occasion, fit aussi de moi, tout étonnée de compter, de débattre et de marchander, une petite commerçante honnête et dure. C'est un métier que la femme la moins douée apprend vite, quand sa vie et sa liberté en dépendent» (I).

Le miroir, thème récurrent dans l'oeuvre de Colette, est ici singulièrement présent, à travers l'image de la «conseillère maquillée», ce reflet d'elle-même contre lequel Renée «bute, front contre front» et qu'elle interroge avec angoisse. Le maquillage, sur la scène mais dans la vie aussi _ le geste de se repoudrer est presque obsessionnel chez Renée _, protège, masque et triche un peu: «Le grand miroir de ma chambre ne me renvoie plus l'image maquillée d'une bohémienne pour music-hall, il ne reflète... que moi. Me voilà donc, telle que je suis! je n'échapperai pas, ce soir, à la rencontre du long miroir, au soliloque cent fois esquivé, accepté, fui, repris et rompu...» (I). Entre fiction et vérité, représentation et mise à nu, l'écriture est l'autre miroir de Colette: «Écrire! verser avec rage toute la sincérité de soi sur le papier tentateur» (I).

12. L'étoile Vesper, Colette 1946 :

Récit de souvenirs de Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette (1873-1954), publié aux Éditions du Milieu du Monde (Genève, Paris, Montréal) en 1946.

Après les épreuves de la guerre, Colette connaît celles de la maladie. Elle souffre en effet d'une arthrite qui la rendra impotente. Cette immobilité forcée est propice aux vagabondages de l'esprit vers le passé et à ceux du regard dans les jardins du Palais-Royal, sur lesquels donne la fenêtre de l'appartement de l'écrivain.

L'ouvrage est scandé par de brefs dialogues entre Colette et son mari, Maurice Goudeket, qu'elle appelle «mon cher ami». Soulignés par l'italique, ces passages, où son compagnon s'enquiert avec sollicitude de l'état physique ou moral de Colette malade, sont autant de rappels à la réalité et au présent. Le livre est en effet consacré aux rêveries de Colette qui, condamnée à l'immobilité, voyage par l'esprit au pays des souvenirs. L'écrivain n'évoque ici ni son enfance à Saint-Sauveur, à laquelle elle a déjà consacré plusieurs ouvrages (voir surtout la Maison de Claudine, la Naissance du jour et Sido), ni la période de son mariage avec Willy, relatée dans Mes apprentissages. Sans se préoccuper de l'ordre chronologique, Colette ressuscite, au gré de ses pensées vagabondes, diverses périodes de sa vie depuis l'époque où elle écrivait dans le Matin (à partir de 1910) jusqu'à celle de la Seconde Guerre mondiale et de l'Occupation (le traumatisme causé par l'arrestation de Maurice Goudeket, qui fut heureusement relâché, est encore vivace). L'auteur, à travers quelques portraits, fait revivre aussi les amis disparus (la figure de la poétesse Hélène Picard est singulièrement émouvante).

Ce livre est, ainsi que le titre l'indique, celui de la vieillesse. Vesper est, après Lucifer, le troisième nom de la planète Vénus: «A son troisième nom, Vesper, j'associe, je suspends celui de mon propre déclin [...] A Vesper aux trois noms, la suivante du soleil, je dédie mes propres vêpres.» Le temps de l'amour et de ses troubles est désormais révolu. C'est maintenant l'époque du renoncement à la séduction et à l'ardeur des passions. Le symbolisme cosmique du titre souligne le caractère naturel et inévitable de ce parcours que Colette accepte avec une attentive lucidité mais sans pessimisme, en «vieillard normal, donc qui s'égaie facilement». Au détour de quelques phrases, toujours pudiques, sur la douleur perce parfois un accent plus pathétique. La souffrance n'est pas tue, mais elle est le plus souvent tenue à distance par un irrépressible humour.

L'Étoile Vesper est à la fois la conséquence de l'invalidité imposée par la vieillesse et le moyen de la surmonter. Colette, qui sait en effet «élever son impotence à la hauteur d'un privilège», fait de l'écriture un moyen d'accéder à la pacification et à l'harmonie de son être. L'oeuvre intime revêt donc une fonction heuristique. Une fois terminés «primo, une nouvelle; secundo, un gentil articulet», lorsque «l'heure est de [s]'abandonner à des rêveries plus vaines», la prose de Colette épouse les méandres d'une pensée en liberté, d'«une contemplation sans buts ni desseins». Tournée vers soi, la littérature, à l'heure de la vieillesse, s'affranchit de toute préoccupation séculière et, du même coup, renonce à la fiction: «Voici que l'empêchement de marcher et les années me mettent dans le cas de ne plus pécher par mensonge, et bannissent de moi toutes chances d'événements romanesques». L'approche de la mort purifie et dépouille l'écriture, la portant aux bords même du silence car «écrire, c'est souvent gaspiller». Colette pensait que l'Étoile Vesper serait son dernier livre. Elle termine l'ouvrage par ce voeu: «Désapprendre d'écrire.» L'oeuvre suivante _ et, cette fois la dernière _ de Colette, le Fanal bleu, montrera que c'est à la mort seule qu'il échoit de mettre un terme à l'écriture.

13. Le blé en herbe, Colette 1923 :

Roman de Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette (1873-1954). D'abord publiés de loin en loin dans le Matin du 29 juillet 1922 au 31 mars 1923, les chapitres du roman étaient alors pourvus d'un titre et chacun se présentait comme un texte indépendant. Après le quinzième chapitre, la direction du Matin, jugeant que l'oeuvre risquait d'être considérée comme trop immorale par ses lecteurs, ordonna à Colette d'interrompre la publication. Le dernier tiers environ du roman était donc inédit lors de la parution du livre à Paris chez Flammarion en 1923.

Les parents de Philippe et ceux de Vinca sont depuis longtemps liés par l'amitié et cet été, comme chaque année, ils partagent pour les vacances une maison en Bretagne. Philippe et Vinca s'aiment depuis toujours mais leurs rapports sont devenus difficiles: «Toute leur enfance les a unis, l'adolescence les sépare.» Philippe rencontre par hasard une jeune femme, Mme Dalleray. Celle-ci initie bientôt l'adolescent à l'amour. Philippe se sent coupable à l'égard de Vinca, qu'il aime profondément, mais Mme Dalleray l'envoûte malgré lui par le luxe qui l'entoure et le plaisir qu'elle lui fait découvrir. Mme Dalleray quitte bientôt la région. Philippe s'aperçoit que Vinca sait tout et souffre. Avant le retour à Paris, la jeune fille se donne à son ami.

Colette avait tout d'abord songé à intituler le Seuil, ce roman d'apprentissage. Le titre finalement retenu par l'auteur, plus riche de suggestions, met l'accent sur la juvénile vivacité de Philippe et de Vinca. Auprès de ces jeunes héros, les lointaines figures d'adultes, réduites à des «ombres» sous le regard des adolescents, paraissent bien ternes. Ainsi, l'odeur du blé, attribuée à Vinca, traduit la fougue du personnage: «La colère avait exprimé, de cette fillette surchauffée, une odeur de femme blonde, apparentée [...] au blé vert écrasé, une allègre et mordante odeur qui complétait cette idée de vigueur imposée à Philippe par tous les gestes de Vinca.» Le titre souligne en outre l'étroit rapport qui lie l'enfance et la nature, cette nature que Vinca porte en son nom qui signifie «pervenche». Les plages bretonnes sont le royaume de Philippe et Vinca qui en connaissent tous les secrets et les plaisirs. L'approche de l'âge adulte fait vaciller l'univers sauvage et innocent qui était jusque-là le leur.

Le titre impose enfin l'idée d'un devenir dont l'issue demeure pourtant incertaine. La métaphore, qui suggère un processus de maturation, invite à penser que la récolte future promise aux jeunes gens est celle du bonheur partagé: Philippe et Vinca s'aiment depuis toujours et leurs familles ne pourront que se montrer favorables à leur mariage. Les derniers mots du livre sonnent toutefois davantage comme un constat d'échec. Après son union avec Vinca dans «un plaisir mal donné, mal reçu», Philippe constate amèrement: «Ni héros ni bourreau... Un peu de douleur, un peu de plaisir... Je ne lui aurai donné que cela... que cela...» Quant à la joie matinale de Vinca, elle est explicitement menacée: «Dans quelques semaines l'enfant qui chantait pouvait pleurer, effarée, condamnée, à la même fenêtre.»

Le propos de Colette n'est toutefois nullement moralisateur, et le livre ne fait pas sien l'adage qui recommande de ne pas manger son blé en herbe. Bien au contraire, ce qui rend Vinca et Philippe si attachants, c'est justement cette ardeur qui les habite et les pousse à aller tout de suite jusqu'au bout de leur amour. Pour l'instant, cette consommation précoce et irréfléchie les sauve de la médiocre banalité. Mais bien des signes laissent présager qu'ils deviendront vite semblables à leurs parents. D'ores et déjà, Vinca et Philippe, en dépit de leur acte audacieux, sont totalement imprégnés des valeurs de leur milieu petit-bourgeois. Ainsi, ils approuvent sagement la décision parentale de ne pas faire suivre des études à Vinca, qui restera auprès de sa mère pour apprendre à tenir une maison. Philippe, moins frileux que son amie, a bien parfois des élans de révolte à l'égard du monde adulte, mais ils se limitent à quelques démonstrations verbales plus théâtrales que réellement senties.

Philippe et Vinca sont donc des héros ambigus, à la fois grands et banals, tragiques et dérisoires. A travers eux, Colette montre que la passion et l'éveil de la sensualité sont des drames chaque fois singuliers et pourtant universels, humains en somme. Dans le Blé en herbe, elle peint ce drame en psychologue subtile, avec tendresse mais sans complaisance.

14. Le képi, Colette 1943 :

Recueil de nouvelles de Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette (1873-1954), publié à Paris chez Fayard en 1943.

Durant la Seconde Guerre mondiale, Colette, retirée dans son appartement de la rue de Beaujolais à Paris, écrit des chroniques et des nouvelles. Les chroniques, destinées tout d'abord à une publication journalistique, peignent la vie parisienne durant l'Occupation. L'auteur les réunit dans un recueil intitulé De ma fenêtre (Aux Armes de France, 15 mai 1942; la version définitive est celle des Oeuvres complètes, Flammarion, 1948). Colette se consacre aussi à la rédaction de nouvelles. Après Gigi, elle prépare un petit volume contenant quatre récits et portant le titre du premier d'entre eux, le Képi.

Le Képi conte l'histoire de Marco, une femme divorcée de quarante-cinq ans qui vit modestement en écrivant de médiocres romans pour le compte d'autrui. Elle répond, par jeu, à une petite annonce du journal: «Un lieutenant de l'active, en garnison à Paris, désire entretenir correspondance avec femme d'esprit et de coeur.» Le jeune homme devient bientôt l'amant de Marco. Le bonheur fait engraisser Marco et la rend un peu vulgaire. Le lieutenant, un jour que Marco, pour s'amuser, a coiffé son képi en fredonnant une chanson militaire, s'aperçoit soudain que sa maîtresse est vieille et sans charme. Il la quitte.

Dans le Tendron, Chaveriat relate une aventure qui lui arriva lorsqu'il avait quarante-neuf ans. Il fit la connaissance, à la campagne, d'une jeune fille de quinze ans nommée Louisette. Celle-ci, en cachette de sa mère, le rencontre volontiers et s'abandonne à ses caresses, avec avidité mais sans témoigner du moindre sentiment. Alors que Chaveriat, impatienté, est sur le point de se comporter en «bonne brute normale», la mère de Louisette les surprend. Elle fait prendre conscience à sa fille de la «vieuseté» de l'homme qu'elle a choisi, et toutes deux chassent Chaveriat à coups de pierres.

La Cire verte plonge le lecteur dans l'univers de l'enfance de Colette, souvent évoqué par l'écrivain (voir la Maison de Claudine, la Naissance du jour et Sido). L'histoire, un peu confuse d'ailleurs _ une veuve dérobe à Colette un bâton de cire pour falsifier un testament _, sert de prétexte à l'évocation du village de Saint-Sauveur-en-Puisaye, de la maison natale et des parents de l'écrivain.

Armande est l'histoire de deux jeunes gens, Maxime et Armande, qui s'aiment mais ne parviennent pas à surmonter leur timidité et le poids des convenances. Un léger accident les rapproche enfin: Maxime, lors d'une permission, reçoit, au cours d'une visite chez la jeune fille, un lustre sur la tête. Il feint l'évanouissement et Armande, désespérée, perd toute retenue auprès de l'homme qu'elle aime et qu'elle croit gravement blessé.

Le recueil ne semble comporter aucun principe rigoureux d'unité. Une narratrice, que tout invite à identifier à l'auteur, est bien à l'origine des trois premiers récits mais le dernier, organisé selon le point de vue de Maxime, est tout entier écrit à la troisième personne. Un parallélisme évident rapproche l'histoire du «Képi» et celle du «Tendron» _ des aventures amoureuses entre des partenaires séparés par une grande différence d'âge _ mais l'action de ces deux nouvelles n'a rien de commun avec celle des textes suivants.

Pourtant les quatre nouvelles sont dominées par le thème de l'éclosion de la sensualité et montrent les excès que peut engendrer le sentiment amoureux. Ainsi, Marco qui, en dépit de son âge, n'a jamais connu véritablement l'amour, se découvre et s'épanouit au contact du jeune lieutenant: le plaisir découvert auprès de son amant lui donne un appétit de vivre _ sa gourmandise en est une manifestation et un symbole _ qu'elle satisfait sans retenue, ce qui la mène à sa perte. Dans «le Tendron», l'avidité sensuelle de la jeune Louisette est, au moins, l'égale de celle de Chaveriat, et la violence qui, à la fin de la nouvelle, accompagne la séparation des amants est à l'image de celle du désir qui les rapprochait. «La Cire verte» réunit des composantes identiques à celles des récits précédents, quoique de façon plus discrète. Ainsi, on y voit, au détour de ce qui pourrait passer pour une digression par rapport à l'histoire de la veuve Hervouët, la jeune Colette provoquer, sans le savoir vraiment, le désir d'un homme mûr ou bien se livrer, en cachette et avec délectation, aux premiers émois de la coquetterie. Quant à la violence, elle est portée par le personnage de la veuve, une provinciale banale devenue soudain une voleuse, voire une meurtrière. Dans «Armande», enfin, la vive sensualité de Maxime s'offusque de la froideur d'Armande, mais l'accident et la simulation du jeune homme révèlent ce qui se cache d'ardeur sous la retenue habituelle de la jeune fille. Une situation extrême a donc permis l'expression des pulsions enfouies et, de ce fait, l'union de Maxime et d'Armande: «Maxime l'appela du geste et du regard: "Viens... Je te connais maintenant. Je t'ai. Viens, nous finirons ce petit baiser peureux que tu as commencé. Reste avec moi. Avoue-moi..." Elle descendit et lui donna la main. Puis elle [...] marcha soumise, toute tachée et en désordre, comme si elle sortait des mains mêmes de l'amour.»

Alors que les nouvelles précédentes s'achevaient sur des situations malheureuses, la dernière clôt le recueil sur la promesse d'une union. En cette période douloureuse de l'Occupation, Colette semble donc dessiner un trajet conduisant à la victoire de l'amour. Les quatre récits, même s'ils ne se terminent pas tous de façon heureuse, sont aussi, dans leur célébration de la sensualité, autant d'hymnes à la vie.

15. Le pur et l' impur, Colette 1941 :

Essai de Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette (1873-1954), publié à Paris dans Gringoire du 4 décembre 1931 au 1er janvier 1932, et en volume sous le titre Ces plaisirs aux Éditions Ferenczi en 1932. Le titre actuel est celui d'une version augmentée, parue aux Armes de France en 1941.

Commencé dès 1930, cet essai est, avec Chéri, le seul ouvrage auquel Colette, très sévère à son propre égard, vouait une véritable estime. Il connut, lors de la parution en revue, des difficultés semblables à celles qui advinrent au Blé en herbe: Bunau-Varilla, le directeur de Gringoire, suspendit, sous la pression de ses lecteurs scandalisés par le caractère immoral, selon eux, de l'oeuvre, la publication de Ces plaisirs après le quatrième chapitre.

Le Pur et l'Impur est une méditation, abondamment agrémentée d'exemples, sur le plaisir amoureux. A travers portraits, dialogues, anecdotes et souvenirs, Colette propose une réflexion sur le désir, la jouissance et l'amour tels que les vivent _ différemment _ l'homme et la femme. Le livre s'ouvre sur l'énigmatique et attachante figure de Charlotte, rencontrée, en compagnie de son très jeune amant, dans une fumerie d'opium. Puis avec le vieux séducteur Damien, Colette s'interroge ensuite sur Don Juan, et se livre à un long examen des amours saphiques. Elle puise pour cela dans ses propres souvenirs _ ceux de la période de sa liaison avec Missy, la duchesse de Morny _ et s'attarde à décrire deux figures connues, celle de la Chevalière et celle de la poétesse Renée Vivien. Elle évoque aussi, notamment à l'aide du journal tenu par l'une d'entre elles, la vie des demoiselles de Llangollen, deux jeunes filles de l'aristocratie anglaise qui, au siècle dernier, s'enfuirent de chez elles pour partager, durant cinquante ans, une tendre et paisible existence. L'écrivain dépeint ensuite l'homosexualité masculine, radicalement différente des amours de Lesbos. L'ouvrage, après avoir étudié les rouages de la jalousie, se termine par un dernier hommage aux amours secrètes et pures des demoiselles de Llangollen.

Avec le Pur et l'Impur, Colette prétend «verser au trésor de la connaissance des sens une contribution personnelle». Sa réflexion s'étaie sur une expérience personnelle puisée dans la vie ou dans les livres, et que l'auteur évoque à l'aide de récits pittoresques, plaisants et émouvants, exemples destinés à illustrer la démonstration et à convaincre. Ils confèrent à cet ouvrage un tour concret qui en constitue le charme mais en approfondit aussi le sens: Colette cherche moins à proposer des vérités universelles et figées qu'à étudier les méandres mystérieux et complexes du comportement humain.

Pudique et vrai, ce livre, qui «tristement parlera du plaisir», sait faire fi des préjugés mais évite toujours l'écueil de la complaisance et du voyeurisme. Au fond, n'en déplaise aux pudibonds et obtus lecteurs de Gringoire, le Pur et l'Impur est un ouvrage très moral. Colette y présente moins le plaisir comme une fin en soi que comme une quête de la plénitude et du bonheur, en somme du véritable amour. Ainsi, Charlotte, qui feint le plaisir avec son jeune amant, fait preuve d'une abnégation et d'une délicatesse amoureuses exemplaires: rien de pervers dans cette attitude mais, au contraire, un tact et une tendresse extrêmes. De même, c'est comme malgré elle que la Chevalière inspire aux femmes le désir, car «la séduction qui émane d'un être au sexe incertain est puissante». «Ce qui me manque ne se trouve pas en le cherchant», confie-t-elle à l'amante dont «la petite main impure» veut l'entraîner vers le plaisir.

C'est cette soif d'un absolu encore à découvrir qui transmue l'impureté en pureté. Le Pur et l'Impur n'est ni un traité ni un plaidoyer mais véritablement un essai, au sens où l'entendait déjà Montaigne, c'est-à-dire le fruit des expériences d'une vie ainsi qu'une quête de la sagesse qui ne s'immobilise pas sur des certitudes définitives. Au terme de ses analyses, Colette, qui a contribué à lever certains préjugés à l'égard d'attitudes trop vite taxées d'«impures», avoue humblement que le pur, entrevu, demeure encore hors d'atteinte. Après avoir cité ces mots de l'une des demoiselles de Llangollen qui vient de perdre son amie _ «Notre infini était tellement pur que je n'avais jamais pensé à la mort» _, elle laisse son livre ouvert sur une poétique aporie: «Le mot "pur" ne m'a pas découvert son sens intelligible. Je n'en suis qu'à étancher une soif optique de pureté dans les transparences qui l'évoquent, dans les bulles, l'eau massive, et les sites imaginaires retranchés, hors d'atteinte, au sein d'un épais cristal.»

16. Les vrilles de la vigne, Colette 1908 :

Recueil de textes de Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette (1873-1954), publiés en revue pour la plupart, et recueillis en volume sous ce titre à Paris aux Éditions de la Vie parisienne en 1908; réédition définitive chez Ferenczi en 1934.

Entre contes métaphoriques et poèmes en prose, les pièces qui composent les Vrilles de la vigne inaugurent cette veine du texte bref, si foisonnante et originale dans l'oeuvre de Colette. Comme dans nombre de ses ouvrages, l'écriture se nourrit de l'expérience vécue _ Colette s'est séparée de Willy et vit, à partir de janvier 1907, avec Missy, la fille du duc de Morny _, que l'imaginaire et la poésie viennent transformer et transcender.

Les Vrilles de la vigne comprennent vingt textes dont la disposition n'obéit pas à un ordre chronologique. L'organisation du recueil participe donc d'une architecture concertée. Les trois premiers textes («les Vrilles de la vigne», «Rêverie de Nouvel An» et «Chanson de la danseuse») sont des sortes de contes métaphoriques dans lesquels Colette évoque sa destinée, douloureuse et exaltante à la fois, de femme libre et solitaire. Les trois pièces suivantes («Nuit blanche», «Jour gris» et «le Dernier Feu»), adressées à Missy, célèbrent la douceur du lien avec la compagne et rappellent, sur un ton empreint de nostalgie, les souvenirs d'une enfance aux allures de paradis perdu. D'autres pièces s'apparentent à des fables: la description du comportement des animaux familiers, chers à Colette et souvent présents dans son oeuvre, invite à une méditation sur les relations humaines («Amours», «Nonoche», «Toby-Chien parle», «Dialogue de bêtes»). Le personnage de Valentine, dont Colette brosse le portrait à travers dialogues et anecdotes («Belles-de-jour», «De quoi est-ce qu'on a l'air», «la Guérison»), fournit matière à diverses réflexions sur les amours et la destinée des femmes. Les trois dernières pièces apparaissent comme des croquis pris sur le vif de paysages marins («En baie de Somme», «Partie de pêche») ou de l'univers du spectacle («Music-halls»).

Au-delà d'une grande variété apparente, le recueil trouve son unité dans une quête de l'identité qui est au coeur de presque tous les textes. Après la désillusion du premier amour et du mariage, Colette, tout comme le rossignol emprisonné dans les vrilles de la vigne, a su s'affranchir de ses liens: «Cassantes, tenaces, les vrilles d'une vigne amère m'avaient liée, tandis que dans mon printemps je dormais d'un somme heureux et sans défiance. Mais j'ai rompu, d'un sursaut effrayé, tous ces fils tors qui déjà tenaient à ma chair, et j'ai fui...» («les Vrilles de la vigne»). L'écrivain cherche aussi à se libérer de sa première expérience littéraire, c'est-à-dire du personnage de Claudine (voir Claudine à l'école), ce double mythique d'elle-même avec qui elle ne veut plus être confondue. Ce renoncement, pour être revendiqué, n'en est pas moins douloureux et nostalgique: entre l'idéale Claudine et la superficielle Valentine, que la narratrice traite avec une affectueuse condescendance, Colette cherche son identité de simple femme.
L'écriture relate et nourrit tout à la fois cet apprentissage de soi. Relevant aussi bien de la confidence intime que de l'essai moral, le texte est médiateur d'une conquête apaisante de la sagesse: «Il faut vieillir. Ne pleure pas, ne joue pas des doigts suppliants, ne te révolte pas: il faut vieillir. Répète-toi cette parole, non comme un cri de désespoir, mais comme le rappel d'un départ nécessaire...» («Rêverie de Nouvel An»). Le propos, toutefois, demeure simple et modeste. Cette oeuvre, dans laquelle l'écrivain sait mêler la mélancolie et l'humour, l'anecdote et la méditation, est riche de cette verve pittoresque et attachante dont Colette a déjà le secret.

17. L'ingénue libertine, Colette 1909 :

Roman de Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette (1873-1954), publié à Paris chez Ollendorff en 1909. Ce texte est le fruit de la révision et de la refonte de deux romans, antérieurement parus sous la signature de Willy (pseudonyme du mari de Colette): Minne (1904) et les Égarements de Minne (1905).

Minne et les Égarements de Minne sont, tout comme la série des Claudine, issus d'une collaboration littéraire de Colette avec son époux; mais, lorsque la romancière, en accord avec celui-ci, signe seule l'Ingénue libertine, elle prend soin de préciser dans une note initiale que les remaniements effectués résident dans «la suppression de ce qui constituait la part de collaboration» de Willy. Avec ces deux ouvrages, consacrés, après Claudine, à un nouveau personnage féminin, le public s'attendait à une nouvelle série romanesque, laquelle aurait vraisemblablement vu le jour sans la séparation des deux époux. Dans Mes apprentissages (1936), Colette révélera que Minne était tout d'abord «une nouvelle de cinquante à soixante pages» qui «tenait du conte fantastique et du fait divers». Résultat d'une dilatation et d'une juxtaposition, l'Ingénue libertine est toutefois un roman réussi grâce à la vivacité de son écriture et au charme convaincant de son héroïne.

Minne est une adolescente sage et tendrement chérie par sa mère. Derrière son silence et son regard lointain, elle cache toutefois une imagination ardente, nourrie de la lecture secrète des faits divers du journal. Ayant appris que deux bandes rivales s'étaient entretuées pour une femme, elle rêve de devenir la reine de ce mystérieux peuple des bas-fonds et la maîtresse du Frisé, l'un des chefs de bande. Sur le trajet de l'école, elle aperçoit à plusieurs reprises un jeune voyou: elle se persuade vite qu'il s'agit du Frisé, que celui-ci l'aime et va l'enlever. Durant l'été passé à la campagne, Minne fascine et inquiète, par ses récits audacieux et sanguinaires, son jeune cousin Antoine. Ce dernier aime Minne, mais l'adolescente prétend avoir un amant. De retour à Paris, Minne, un soir, quitte en cachette sa demeure pour suivre le Frisé qu'elle a cru apercevoir dans la rue. Après une nuit d'errance qui tourne au cauchemar, elle réussit à rentrer chez elle, saine et sauve.

Minne est devenue la femme d'Antoine. La jeune femme se désespère de n'avoir pas réussi à connaître, en dépit de trois aventures adultères, la jouissance amoureuse. Le baron Couderc, auquel elle s'est donnée et qui l'aime éperdument, la laisse indifférente. La luxueuse oisiveté et les frivoles mondanités de son existence ne réussissent pas à masquer le vide de celle-ci: «Les gens ne savent pas assez que l'absence du malheur rend triste», remarque-t-elle. Antoine aime tant sa femme que, après une phase de révolte et de soupçons, il décide de se consacrer avant tout au bonheur de celle-ci, même si elle doit lui être infidèle. Minne, touchée par tant d'amour, se rend compte que son mari est un homme séduisant. C'est finalement entre les bras d'Antoine qu'elle a la révélation du plaisir et du bonheur.

A bien des égards, Minne apparaît comme un nouvel avatar de Claudine et d'Annie (voir Claudine à l'école et la Retraite sentimentale). Il s'agit encore, en effet, d'une jeune héroïne en quête de son identité et désireuse d'accomplir son plein épanouissement. Plus libre qu'égoïste, Minne cherche avant tout à être une femme, ce qui passe forcément comme toujours, chez Colette, par l'expérience amoureuse: «Oh, supplie Minne en elle-même, un amour, n'importe lequel, un amour comme tout le monde, mais un vrai, et je saurai bien, avec celui-là, m'en créer un qui soit digne de moi seule!» Dans ses excès mêmes, la permanence de cette quête tisse une réelle continuité entre l'adolescente et la jeune femme, et confère donc une véritable unité au roman. Si Minne souffre, c'est en raison de son orgueil qui lui fait tout d'abord refuser cet «amour comme tout le monde» qui est à portée de sa main. Sa frustration naît de l'hypertrophie de son imagination. A travers son héroïne, Colette montre que l'amour et le bonheur sont à vivre, à conquérir activement, quitte à renoncer pour cela à une part de poésie inhérente au rêve, à cette énigmatique langueur qui conférait au regard de Minne son charme fascinant. Lorsqu'elle s'éveille de sa première véritable nuit d'amour avec Antoine, la jeune femme «lève vers son mari la flatteuse meurtrissure de ses yeux d'où s'est enfui le mystère».

Au sein de l'oeuvre de Colette, l'Ingénue libertine manifeste le souci, déjà esquissé dans Claudine s'en va à travers le personnage d'Annie, de dégager l'écriture de l'emprise de l'autobiographie. Les romans suivants renoueront toutefois, et ce pour quatorze ans encore, avec la première personne. Colette est surtout, pour l'heure, à la recherche de son autonomie, littéraire notamment. L'Ingénue libertine conserve certes des traces de la collaboration de Willy, mais le roman témoigne, de la part de Colette, d'une volonté d'affranchissement à l'égard de celui qui fut longtemps son partenaire, tant dans la vie que dans l'écriture.

18. Sido, Colette 1930 :

Recueil de souvenirs de Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette (1873-1954), publié à Paris chez Ferenczi et fils en 1930. Une première version, plus courte, avait été publiée chez Kra en 1929, sous le titre Sido ou les Points cardinaux.

Dans le prolongement de la Maison de Claudine et de la Naissance du jour, Sido est consacré à l'évocation de l'enfance de Colette. L'ouvrage, placé par son titre sous les auspices maternels, rend hommage à Sidonie, la mère de l'auteur. Dans le cadre tutélaire de la maison de Saint-Sauveur-en-Puisaye, Colette met en scène la vie de sa famille, pittoresque et attachante.
  • Première partie : «Sido». Colette dresse le portrait de sa mère, femme intelligente et sensible, dont la largeur d'esprit fait fi des préjugés. Amie des plantes et des bêtes, Sido perçoit les rythmes secrets de la nature et en transmet le respect à sa fille. 
  • Deuxième partie : «Le Capitaine». Portrait du père de Colette, dont les exploits militaires se sont soldés par la perte d'une jambe. Profondément épris de sa femme, et timide à l'égard de ses enfants, il reste un personnage un peu lointain, mais tendrement chéri, que sa fille regrette de ne pas avoir connu davantage.
  • Troisième partie : «Les Sauvages». Ce titre désigne les enfants de Sido et du Capitaine: la demi-soeur aînée, Juliette, accablée par le poids d'une monstrueuse chevelure et inaccessible car abîmée dans l'univers imaginaire de ses incessantes lectures; l'«aîné sans rivaux», Achille, beau, gai, inventif et que son métier de médecin épuisera; Léo, le second frère, «vieux sylphe» rêveur, inadapté, qui restera éternellement prisonnier de l'univers de son enfance; «Minet-Chéri» enfin, c'est-à-dire Colette elle-même, évoluant en plein bonheur dans le sillage de tous ces êtres hors du commun dont l'originalité, la subtilité et la tendresse ont durablement marqué son existence.
Oeuvre nostalgique et joyeuse en même temps, Sido fait revivre le paradis perdu de l'enfance. Remparts dressés contre le temps et la mort, le souvenir et l'écriture restituent un univers que son irrémédiable abolition a rendu idéal et intelligible: «Il faut du temps à l'absent pour prendre sa vraie forme en nous. Il meurt _ il mûrit, il se fixe. "C'est donc toi? Enfin... Je ne t'avais pas compris." Il n'est jamais trop tard, puisque j'ai pénétré ce que ma jeunesse me cachait autrefois.» L'entreprise littéraire, qui participe d'un «prurit de posséder les secrets d'un être à jamais dissous», répond à une volonté de reconstruction, de déchiffrement et de conquête de l'identité des autres et de soi-même: «J'épelle, en moi, ce qui est l'apport de mon père, ce qui est la part maternelle.» Ainsi, l'évocation des figures parentales permet à Colette de mieux saisir la singulière alchimie de sa propre personnalité: «Lyrisme paternel, humour, spontanéité maternels, mêlés, superposés, je suis assez sage à présent, assez fière pour les départager en moi, toute heureuse d'un délitage où je n'ai à rougir de personne ni de rien.»

Cet univers enchanté de l'enfance n'est pourtant pas sans comporter quelques failles inquiétantes que l'humour et la grâce du trait ne masquent pas tout à fait. La vie du cercle familial s'apparente à un conte merveilleux, mais la réalité reprend parfois ses droits pour manifester la part d'inadaptation au monde, voire de frustration, qui habite tous ces êtres. Ainsi, l'envers de la belle passion de Jules-Joseph Colette pour son épouse, c'est le renoncement à un rêve de gloire jamais accompli («Pour "Elle", il avait d'abord aimé briller, jusqu'au jour où, l'amour grandissant, mon père quitta jusqu'à l'envie d'éblouir "Sido"») dont il réserve le secret à ses anciens compagnons d'armes. Quelque chose de poignant se cache derrière la belle voix du Capitaine qui chante volontiers ou entonne son «fredon défensif»: «Sauf cette mélodie qui s'élevait de lui, l'ai-je vu gai? Il allait, précédé, protégé par son chant.» Quant aux enfants, ils ont, chacun à leur manière, d'évidentes difficultés à s'adapter à la vie: la soeur aînée vit totalement dans le monde imaginaire de ses lectures et fera un mariage malheureux; le passe-temps favori du petit Léo est de parsemer le jardin d'épitaphes pour le transformer en cimetière et, devenu adulte, il a pour métier une «modeste besogne de scribe»: «Tout le reste de lui, libre, [...] revole à la rencontre du petit garçon de six ans [...]. Il parcourt un domaine mental où tout est à la guise et à la mesure d'un enfant qui dure victorieusement depuis soixante années.» Mais cette victoire n'est pas sans revers: «Il n'est pas _ quel dommage!... _ d'enfant invulnérable. Celui-ci, pour vouloir confronter son rêve exact à une réalité infidèle, m'en revient déchiré, parfois.» Seule Colette semble avoir réussi à sortir sans trop d'encombres de l'éden enfantin pour parvenir à vivre. Grâce à la littérature, elle a su conserver et dépasser la merveille originelle de l'enfance.

Tout cela, l'écrivain le suggère mais ne l'explique pas, car Sido n'est pas un essai. A la fois sobre et lyrique, dépouillé et pittoresque, mélancolique et humoristique, pudique et libre, nostalgique et tendre, ce recueil de souvenirs mêle descriptions, portraits, dialogues, analyses et anecdotes avec une magistrale maîtrise. Tout l'art de Colette se révèle dans cette oeuvre concise et émouvante.

Résumés et analyses des principales oeuvres de la romancière française, Colette.