Principales Œuvres de Léon Tolstoï

Léon Tolstoï, nom francisé de Lev Nikolaïevitch Tolstoï, né le 9 septembre 1828 à Iasnaïa Poliana et mort le 20 novembre 1910 à Astapovo, en Russie, est un écrivain célèbre surtout pour ses romans et nouvelles qui dépeignent la vie du peuple russe. En savoir plus sur Wikipédia.

Quelques oeuvres de Léon Tolstoï :

L'écrivain russe Lev Nikolaevich Tolstoy (Léon Tolstoï)
Léon Tolstoï

Anna Karénine, Tolstoï Lev Nikolaïevitch 1875-1877 :

Roman de Lev Nikolaévitch Tolstoï (1828-1910), publié en 1875-1877. 

Comme dans "La guerre et la paix", la toile de fond est constituée, en partie, par la peinture du monde des aristocrates et par l'analyse psychologique des types humains. Mais tandis que dans "La guerre et la paix" cette peinture a un fond historique plus vaste, dans Anna Karénine" les événements se déroulent dans une ambiance qui est celle de l'époque de Tolstoï, et le réalisme de la description révèle une observation directe, immédiate, de la part de celui qui y a lui-même participé. 

Parmi les différents personnages mis en scène, se détache Anna Karénine, jeune femme de la haute société, mariée sans amour à un haut fonctionnaire et qui est tombée amoureuse du brillant, mais superficiel Vronsky. Le roman se déroule autour de cette intrigue, en nous présentant les différentes phases de cette passion: la lutte d'Anna pour ne pas se laisser entraîner par ses sentiments, sa trahison envers son mari; l'abandon de son enfant pour suivre à l'étranger son amant; enfin les angoisses, les remords provoqués chez elle par son âme au fond honnête et droite. La jeune femme, en effet, est parfaitement consciente de la fausseté de sa situation, ce qui finit par susciter en elle et en Vronsky une incompréhension réciproque, pleine d'irritation qui, bien que superficielle, obscurcit progressivement l'intime union de leurs âmes. Le livre s'achève avec le récit du suicide par lequel la jeune femme met fin à l'équivoque de son existence perdue; elle se jette sous son train. Parallèlement, et par contraste avec l'amour malheureux d'Anna Karénine et de son amant, le roman décrit l' amour heureux de Kitty et de Lévine. Cette histoire semble tout d'abord secondaire, mais en réalité est essentielle pour l'équilibre du roman, car elle permet un jeu alterné de rapprochements et d'oppositions. A côté de ce brillant Vronsky dont l'existence s'écoule dans la recherche de sensations agréables, faciles et intenses, et qui perd ensuite toute son aisance dans une impasse dramatique, Tolstoï a campé Lévine. Dans ce personnage, l'auteur a mis une grande partie de lui-même. 

Lévine est l'homme à la vie intérieure pleine de luttes, incapable de se confier, revêche, tourmenté par un immense besoin d' affection et destiné cependant à parvenir, peu à peu, à une communion réelle avec ses semblables. De même, s'opposant à Anna, qui est l'expression d'une société raffinée mais incapable de se dépasser, parce qu'elle se croit justement incomparable, la douce Kitty représente la femme à la spiritualité saine, susceptible de satisfaire et de comprendre tout naturellement les exigences de l'homme, grâce à une sagesse instinctive; capable de s'élever de sa simplicité enfantine vers la vie sérieuse des adultes, sans perdre pour cela son charme féminin. Le tableau est complété par la description de la famille Oblonski qui, entre celle de Karénine et celle de Lévine, nous montre Daria, femme fidèle et résignée, épuisée par les soucis de la maternité et par le ménage, mais sur laquelle, de temps en temps, les douces affections qui l'entourent jettent un pâle reflet de tendresse; son mari est un jouisseur infidèle, mais bon enfant. Au-delà de ce triple panorama familial, l'auteur a campé encore deux autres familles; celle des Stcherbasky, les parents de Kitty et de Daria, vieille famille noble, où l'homme, assagi par le grand âge, végète en laissant à sa femme le soin de s'occuper des affaires quotidiennes; et enfin la famille illégitime d'un frère de Lévine, Nikolaï, révolutionnaire manqué, ivrogne, vivant avec une femme de basse extraction, Maria, et qui finit par mourir de tuberculose. Le véritable protagoniste de ce roman n'est donc pas un homme, mais la famille russe elle-même. Selon Tolstoï, le centre vital de la société n'est pas l' individu, mais le noyau familial. Autour de ces groupes de personnages si différents les uns des autres, l'auteur évoque des milieux et des climats sociaux très variés qui ne constituent pas seulement la toile de fond des événements, mais en sont aussi l'expression spirituelle la plus efficace. La société aristocratique de Saint-Pétersbourg, le grand monde de Moscou, qui entourent Anna et Vronsky, semblent trouver leur représentation suprême dans la grande scène des courses: Anna, bouleversée par une maternité illégitime, dont le fruit s'agit en son sein et pressentant le drame qui va fondre sur elle, s'efforce de ne pas laisser percer la confuse anxiété de ses sentiments, offerts en proie à la curiosité de cette foule mondaine et aristocratique qui l'entoure. De même une brève scène d'amour entre paysans, dans la campagne de la province russe, permet à l'auteur d'exprimer cet idéal d'une vie saine et élémentaire au sein de la nature, qui domine tout le roman et à laquelle aspire Lévine dans sa recherche tourmentée. 

Si l'oeuvre est un roman parfait, c'est en même temps une sorte de poème conçu dans ce même courant d'idées d'où allait jaillir "La guerre et la paix". C'est ainsi qu' "Anna Karénine" se décompose en une suite de grands tableaux où les personnages, les événements, les éléments de la représentation -qu'il s'agisse des foules mondaines ou des arbres, du ciel et des maisons, - sont tous plongés dans une atmosphère épique. Dès son apparition, ce roman fut considéré comme une réaction contre le mouvement naturaliste français: cette affirmation est d'autant plus inexacte que telle n'était pas l'ambition de l'auteur. A y regarder de plus près, on s'aperçoit au contraire que Tolstoï n'a pas craint de recourir aux méthodes naturalistes, la signification spirituelle de l'oeuvre dépassant infiniment les moyens employés; en effet, Tolstoï, en observant fidèlement le réel, parvient à une vérité morale qui le dépasse et le transcende. Ces principes traduisent la haute conception que Tolstoï se faisait de l'être humain, conception fort éloignée du pessimisme de l' école naturaliste: l'homme n'est pas seulement soumis à une misérable série d'événements physiques, il est avant tout le protagoniste d'un mystérieux drame moral. Tous les personnages d' "Anna Karénine" sont engagés dans ce drame, même lorsqu'ils semblent s'en évader; tous suivent une sorte d'ascèse morale, même lorsque celle-ci coïncide en apparence avec une décadence extérieure ou avec un désastre. Vronsky qui, dans les premières pages, est défini, avec une apparente superficialité, comme un de ces hommes qui se sentiraient déshonorés s'ils ne payaient pas une dette de jeu dans les vingt-quatre heures, mais qui par contre oublient de payer la facture du tailleur, Vronsky, officier brillant, frivole, manquant, semble-t-il, d'une vie intérieure, finit par accéder à cette vie intime au cours de ses terribles malheurs. Il doit renoncer à sa carrière, à son avenir. Il vit seul, en proie à une angoisse sans issue et, après la mort d'Anna, devient un soldat mercenaire. L'ouragan, qui est passé au-dessus de lui, l'a définitivement terrassé. 

Certes cette vie intérieure à laquelle il accède, est sans solution et sans lumière; mais au sein même de sa défaite, semble poindre le présage d'un univers moral, la reconnaissance de certaines exigences éthiques dont Vronsky, sans sa faute, n'aurait jamais soupçonné l'existence. Si le lieutenant Vronsky disparaît d'une façon scandaleuse des salons de Saint-Pétersbourg, si l'homme Vronsky ne parvient pas à surmonter son péché, ce personnage, dans sa capacité de souffrir, de payer de sa propre personne, finit par affirmer à nouveau qu'il existe dans l'homme une certaine bonne foi, une dignité secrète qui le rachètent, même lorsqu'il ne conquiert pas sa véritable rédemption. Se son côté, Anna, qui a sacrifié sa beauté, en se jetant sous un train, semble incarner une renonciation désespérée à tout ce monde d'apparences frivoles où elle triompherait si aisément. Ces deux amants, par leur défaite morale, sont arrivés toutefois au seuil d'un plan supérieur à celui où se déroulaient leurs succès mondains. S'ils ne parviennent pas à s'y fixer, ils proclament du moins la nécessité d'un changement et semblent apporter leur contribution de souffrance à la purification universelle. 

De ce point de vue on peut dire que Tolstoï affirmait, dans "Anna Karénine", ses idées religieuses, avec une efficacité humaine bien plus grande et une vérité artistique jamais atteinte dans ses oeuvres de la période pseudo-mystique qui va suivre, Anna et Vronsky représentent la première phase, encore négative, d'une recherche spirituelle dont Lévine et Kitty incarnent la deuxième: les premiers doivent se dépouiller de leurs ambitions mondaines, et ils y sont contraints, aveuglément, par les mêmes réactions mystérieuses que leur sensualité avide a provoqués, en se heurtant aux sollicitations encore aveugles, confuses et dispersées de leur conscience; les seconds, au contraire, déjà disposés au renoncement, peuvent prétendre à un complet renouvellement moral. C'est ainsi que Tolstoï, en partant, comme il l'avait lui-même déclaré, d'une recherche purement naturaliste: représenter la chute d'une grande dame, -parvenait à donner un accent universel, inattendu, à ce thème dont la signification véritable est contenue dans la devise qui ouvre le roman: "Le Seigneur a dit: "Je me suis réservé le droit à la vengeance"; cette vengeance que les hommes n'ont pas le droit d'exercer à partir de la faute, car celle-ci contient déjà en elle-même sa propre punition; n'est-elle pas en outre la source de toute purification?

Et la lumière resplendit dans les ténèbres, Léon Tolstoï 1880 :

Drame en cinq actes de Léon Nikolaévitch Tolstoï (1828-1910, commencé en 1880, repris en 1900 et laissé inachevé. 

Nikolaï Saryntsovn riche propriétaire, est pris de scrupules religieux et entraîné d'abord vers l'Eglise orthodoxe, puis vers l'Evangile, dont il voudrait appliquer intégralement les préceptes dans la vie de tous les jours. Mais il se heurte à l'incompréhension de sa femme, à l'hostilité de son fils aîné et de ses parents. Parmi ceux que séduisent les mêmes idées religieuses, se trouve un jeune prêtre, qui finalement se replace sous l'autorité de l'Eglise Orthodoxe; un autre adepte, le jeune prince Boris Tcheremchanov, fiancé de la fille de Saryntsov, est arrêté parce qu'il refuse de faire son service militaire. Saryntsov voudrait ensuite distribuer ses biens aux paysans pauvres, mais sa femme l'en dissuade. Ne pouvant plus supporter les contraintes de la vie bourgeoise, Saryntsov se prépare à fuir sa famille dont la vie lui semble par trop immorale; mais encore une fois il cède aux prières de sa femme; il sera tué par la princesse Tcheremchanova, désespérée par le malheur de son fils. L'action est bien menée du point de vue dramatique, mais l'intérêt du drame est surtout autobiographique: il reflète en effet la situation de Tolstoï en face de sa famille à la suite de l'évolution de ses idées religieuses, et le conflit profond et intime qui l'opposa à sa femme Sophie Andreevna.

Journal intime, Tolstoï. 1847 :

C'est en mars 1847, à l'âge de dix-neuf ans, que l'écrivain russe Lev Nikolaévitch Tolstoï (1828-1910) commença à tenir un journal intime. 

Les dernières lignes en furent écrites soixante-trois ans plus tard, à Astapovo, trois jours avant la mort de l'auteur. Durant ces soixante-trois années, il n'y eut qu'une interruption importante dans la rédaction du "Journal", entre l'automne 1865 et le printemps 1878-cette période de treize ans correspond aux premières années du mariage de l'écrivain, époque qui vit naître "La guerre et la paix" et "Anna Karénine". Le "Journal" nous rend donc compte de plus de cinquante années -avec plus ou moins de suite d'ailleurs, le "Journal" de l'année 1899, par exemple, ne s'étend que sur douze jours. Malheureusement, il n'existe pas encore d'édition complète de cette oeuvre immense. Quant aux traductions françaises, elles ne nous offrent que des fragments du "Journal": les années 1847-1865, 1895-1899, ainsi que l'année 1910. Le "Journal" des années de jeunesse de Tolstoï s'étend de 1847 à 1865. Nous y faisons d'abord connaissance d'un tout jeune homme, qui mène une vie dissipée, mais s'efforce de dominer ses passions, et nous le terminons sur l'image d'un écrivain déjà célèbre, marié et "rangé". Le grand intérêt de ce fragment est donc de nous montrer comment le petit jeune homme endetté et paresseux devint un grand romancier, le Tolstoï de la maturité. D'autre part, le début du "Journal" est écrit sans aucun apprêt et Tolstoï est alors à mille lieues de songer à un futur lecteur: il n'utilise le journal intime que comme outil de perfectionnement moral. A cet égard, le "Journal" pourrait même donner une idée par trop sombre de la vie du jeune homme, car ce sont essentiellement les actes qu'il se reproche que note Tolstoï. Avec persévérance et lucidité il s'analyse et, afin de ne pas se laisser emporter par les mauvais penchants qu'il s'est découvert, se fixe chaque jour un emploi du temps pour la journée du lendemain. Mais la passion du jeu, la paresse, la vanité et les appétits charnels viennent souvent boulverser ces beaux projets. En ces années de jeunesse, sur lesquelles il devait porter plus tard un jugement d'une extrême sévérité, nous voyons pourtant apparaître en Tolstoï des sentiments, des idées, qui annoncent l'auteur de "Résurrection": "Je suis tourmenté du désir d'être utile à l'humanité, de mieux contribuer à son bonheur. Est-il possible que je meure désespéré, sans avoir réalisé ce désir?" (20 mars 1852). Et le 30 juin de la même année il note: "La satisfaction de nos propres besoins ne constitue le bien que dans la mesure où elle peut contribuer au bien en faveur des autres." Les appels de la religion ne lui sont pas étrangers et il termine son "Journal" du 24 mars 1852 par la prière suivante: "Délivre-moi, Père, de la vanité, de la paresse, de la volupté, des maladies et de la crainte; aide-moi, Père, à vivre sans péché et sans souffrance, et à mourir sans angoisse et sans désespoir, avec foi et amour. Je me livre à ta volonté." Nous voyons aussi dans le "Journal" de ces années de formation la naissance du romancier et comment la littérature prit une place de plus en plus grande dans la vie de Tolstoï.
Préoccupations morales, désir lancinant de se perfectionner, éclairs de foi religieuse, chutes dans la débauche et le jeu, remords et nouveaux serments de s'amender, tout cela alimente le grand débat intime du "Journal", débat qui se poursuit tout au long de la vie militaire de Tolstoï, au cours des expéditions du Caucase ou au bruit du canon de Sébastopol. Avec le retour de la vie civile (1856) ce sont les questions pédagogiques et sociales qui vont passionner Tolstoï. Il ouvre une première école pour les enfants de ses paysans en 1857, s'informe des méthodes d' enseignement populaire au cours de son voyage à travers l'Europe de 1860. A son retour à Iasnaïa-Poliana, en 1861, il dépense une grande activité comme "arbitre de paix", prend la défense des paysans, ouvre de nouvelles écoles et commence à publier la revue pédagogique "Iasnaïa-Poliana". Après le grand événement que fut son mariage (1862), Tolstoï bouda quelque peu son "Journal" et finit même par cesser complètement de le tenir (1865). Il ne devait le rouvrir que treize ans plus tard, au printemps de 1878. 

Le "Journal" des années 1895-1899, dont la traduction française vit le jour en 1917, n'est pas toujours, au contraire de celui des années de formation, écrit pour le seul Tolstoï. L'écrivain a maintenant élaboré une morale, une philosophie: il a des disciples et il sait que ses écrits intimes seront un jour lus et commentés. Aussi arrive-t-il à Tolstoï de considérer que le principal rôle du "Journal" doit être de compléter, d'expliquer, d'éclaircir certains points de sa doctrine. Mais le grand intérêt du "Journal" réside pour nous dans le récit de l'affrontement de l'idéal tolstoïen et de la vie, affrontement d'où naît telle modification ou tel affermissement l'idéologie que le patriarche de Iasnaïa-Polonia élaborait opiniâtrement. 

Le "Journal" de Tolstoï pour l'année 1910 a été publié en traduction française en 1940 -ce volume comprend aussi la traduction du "Journal" de Sophie Andreievna Tolstoï, épouse de l'écrivain, pour cette même année 1910. A côté de son "Grand journal", Tolstoï commença à tenir, à partir du 29 juillet 1910, un "Journal pour moi seul", beaucoup plus intime et qu'il ne laissa lire à personne. Dans le premier, nous trouvons les réflexions et les pensées qui préoccupaient l'écrivain au cours des derniers mois de sa vie: dans le second, la recension détaillée des événements qui devaient conduire Tolstoï à quitter pour toujours Iasnaïa-Poliana. Le "Journal pour moi seul" est donc une pièce essentielle pour qui veut comprendre le pénible conflit qui opposa, au seuil de la mort, le vieil homme et son épouse (l'un désirant que ses oeuvres tombent dans le domaine public après sa disparition, l'autre voulant protéger la fortune de ses enfants). C'est à Astapovo, le 3 novembre 1910, trois jours avant de rendre l'âme, que Tolstoï écrivit les derniers mots de son "Journal": "Et tout est pour le bien et des autres, et surtout de moi." 

Le "Journal" de Tolstoï ne permet pas seulement de mieux comprendre l'évolution de l'écrivain et bien des aspects de son oeuvre romanesque: il constitue l'un des livres les plus importants que la volonté de parvenir à la connaissance de soi ait pu inspirer à un homme.

La guerre et la paix, Lev Tolstoï 1878 :

Roman de Lev Nikolaévitch Tolstoï (1828-1910), la plus grande oeuvre de la littérature russe et une des plus importantes de la littérature universselle. 

En effet, la vie russe y est décrite d'une façon si complète et placée sur un plan d'une si haute humanité, que ce roman peut être considéré comme un des plus beaux monuments de la civilisation européenne. Il a été écrit par Tolstoï en cinq ans et publié en 1878. Sur le fond des grands événements historiques du début du XIXe siècle (la campagne de 1805-1806) avec Austerlitz et celle de 1812-1813 avec Borodino et l'incendie de Moscou), s'inscrivent les aventures de deux familles appartenant à la noblesse russe, les Bolkonsky et les Rostov. Ce roman est, en quelque sorte, la chronique des deux familles. Le comte Bézoukhov, avec lequel l'auteur s'identifie manifestement, en est le personnage central bien qu'il n'occupe pas toujours la scène. Le vieux prince Bolkonsky, qui fut général au temps de la grande Catherine, est un "voltairien" intelligent, mais despotique. Il vit dans ses terres, avec sa fille Marie qui n'est plus très jeune ni très belle, mais dont les yeux d' "une grande beauté rayonnante" et le sourire timide portent le cachet d'une grande élévation spirituelle. Marie subit avec dignité une existence régie par un père aimant, mais austère et sévère; toutefois au fond d'ell-même, elle conserve l'espoir d'avoir, un jour, un foyer à elle. Cet espoir sera réalisé d'ailleurs, mais beaucoup plus tard, par son mariage avec Nicolas Rostov. 

Cependant le personnage le plus important de la famille Bolkonsky est le prince André, frère de Marie, en tous points différent de sa soeur: fort, intelligent, superbe, conscient de sa supériorité, mais désabusé et cherchant en vain à utiliser ses dons d'une façon constructive. Blessé une première fois à Austerlitz, il retourne à son foyer; sa femme étant morte, il tombe amoureux de la très jeune et exhubérante Natacha Rostov, qui lui apparaît comme un idéal de pureté et de beauté. Quand celle-ci, dans un moment d'étourderie, se laisse entraîner dans les rêts du brillant et futile Anatole Kouragine, André Bolkonsky tombe dans un véritable désespoir. Plus tard, s'éteignant lentement des suites d'une deuxième blessure, reçue à la bataille de Borodino, il trouve enfin la "vérité de la vie": l' amour de Dieu. Parallèlement aux péripéties de la famille Bolkonsky, nous assistons à celles de la famille Rostov. Nicolas Rostov, être quelque peu primitif, vivant sans se poser de problèmes et sans éprouver de doutes, possède, toutefois, un caractère noble, courageux et gai. 

Il devient un excellent mari et bon père lorsque les circonstances l'amènent à épouser la princesse Marie. La figure la plus attachante de la famille Rostov est celle de Natacha. C'est une des plus belles créations de Tolstoï, une des plus humaines et des plus fascinantes de la littérature mondiale. Natacha est pleine de vie et de joie, capable d'influencer tous ceux qui l'entourent par sa sérénité et sa vivacité. Elle possède cette "lucidité du coeur" qui, selon les paroles de Pierre Bézoukhov, "lui tient lieu d'intelligence". Toutefois, Natacha est trop jeune pour se rendre compte du vide qui se cache derrière la brillante façade d'Anatole Kouragine, et elle le préfère au prince André Bolkonsky. Néanmoins, la rupture d'avec ce dernier marque un tournant dans la vie de la jeune fille déçue par Anatole; elle ne peut se pardonner l'erreur commise et, désespérée, voudrait mourir. La disparition de son jeune frère Pierre, tué sur le champ de bataille, la sauve et lui rend la force de vivre, car cette mort l'oblige à veiller sur sa mère et à la consoler de son immense chagrin. Par la suite, l'amour de Pierre Bézoukhov achève sa guérison. A l'instar de la princesse Marie, Natacha devient une épouse et une mère exemplaire, se vouant entièrement à ses nouvelles obligations. La destinée de Pierre Bézoukhov trace, en quelque sorte, une ligne médiane entre la destinée du prince André Bolkonsky et celle de Natacha. Fils naturel du comte Cyrille Bézoukhov, Pierre se trouve, à la mort de son père, à la tête d'une fortune immense dont il ne sait profiter. Enclin à la méditation, entravé par une vie intérieure trop intense pour ses facultés intellectuelles, porté à considérer les choses avec une simplicité primitive, bien que sentant intuitivement le contraste très net entre son attitude et celle des autres, manquant, de plus, de ce sens d'adaptation qui lui permettrait de trouver un compromis viable, le gros Pierre Bézoukhov est, dès l'abord, une proie facile pour le monde dans lequel il se meut. Le prince Basile Kouragine réussit facilement à lui faire épouser sa futile fille Hélène. Ce mariage malheureux lui fait mieux connaître la société dans laquelle il vit et l'en dégoûte définitivement. Séparé de sa femme, Bézoukhov se lance dans de vains essais de réformes agraires, et cherchant à atteindre les certitudes dernières, se fait admettre dans la franc-maçonnerie, laquelle d'ailleurs le déçoit très vite. Lorsque Napoléon entre à Moscou, Pierre Bézoukhov se croit désigné par le destin pour tuer le tyran: il se tient prêt à sacrifier sa vie d'autant plus facilement qu'elle lui apparaît comme inutile. Il est arrêté par les français avant même d'accomplir son projet; en prison, au contact d'hommes simples, tel que le soldat Platon Karataëv, une lumière se répand peu à peu dans son âme. Dès sa libération, il pourra affronter une vie nouvelle. Sa femme, Hélène, est morte et il se sent attiré par Natacha qui, auréolée par une longue souffrance, lui devient singulièrement proche et chère. Dans la sécurité de ce nouveau foyer, la paix se réinstalle. 

Tolstoï avait songé à écrire un roman dédié à la conjuration dite des "décembristes" et à leur insurrection avortée de 1825. Il avait même rassemblé toutes les données nécessaires. Cependant, pour cet ouvrage, l'étude de ces textes attira son attention sur l'époque précédente, car il y crut reconnaître les sources des phénomènes historiques qu'il désirait mettre en lumière. C'est ainsi qu'il dut remonter jusqu'aux guerres napoléoniennes. L'ampleur du cadre -englobant les événements grandioses qui furent d'une importance capitale pour la Russie -permet à l'auteur de créer une véritable épopée historique bien que l'étude approfondie des documents n'ait pas conduit Tolstoï à cette objectivité que certains critiques auraient désiré y trouver. Celle-ci se manifeste dans le style et la forme du récit même, précis et exact; l'altération de certains moments historiques n'y porte nullement ombrage. 

Passant de l'analyse psychologique des personnages à l'observation des états d'âme collectifs, l'auteur introduit un élément d'importance considérable, puisqu'il s'agit d'un cadre tel que celui de l'histoire russe de 1803 à 1813. 

L'importance de la "Guerre et la paix" s'explique non seulement par la grandeur du cadre et l'ampleur de la vision de l'artiste, mais aussi par ce que d'auucun ont appelé "l'élément moral" et d'autres, l' "élément philosophique". En ce qui concerne ce dernier, il faut y distinguer deux éléments: l'un, d'une portée universelle; l'autre typiquement russe. L'élément universel, c'est la philosophie de l' histoire propre à Tolstoï. Selon lui, ce n'est ni l'esprit de pénétration des généraux et des dirigeants, ni la tactique des états-majors qui doivent être considérés comme les facteurs décisifs dans les grands événements historiques: c'est l'esprit des masses populaires, la force de volonté des âmes pures, unies dans un commun effort, leur obscur héroïsme et leur passivité. D'autre part, l'auteur est convaincu que cette philosophie trouve sa meilleure expression dans l' âme populaire russe. Les représentants les plus authentiques en sont, le soldat Platon Karataïev et -sur un plan plus élevé- le général Koutouzov. Karataïev, avec sa prière vespérale: "Seigneur, fais-moi dormir comme une pierre et me lever comme le pain", exprime la soumission élémentaire, profondément religieuse de l'homme à l' absolu qui le gouverne. En lui s'énonce déjà le principe de la non-résistance au mal, dans l'intime conviction que seules importent les manifestations de la bonne volonté. Koutouzov, qui considère l'invasion et ses effets avec l' intuition d'un villageois russe, sait que l'effort de Napoléon est déjà épuisé et destiné à s'évanouir dans l'immensité désolée des steppes. Aussi ne se préoccupe-t-il pas de chercher la bataille rangée; il attend avec confiance l'heure de la grande retraite. Koutouzov est le représentant éclairé d'une conception mystique de la vie, dont seul le peuple russe, contemplatif, patient, naturellement innocent jusque dans ses excès, peut, selon l'auteur, porter le message au monde. Cette conception, que Tolstoï ne craint pas de développer avec une certaine rigueur théorique (les dernières pages du roman constituent un véritable essai de philosophie de l'histoire, indépendant du reste de l'oeuvre), trouve sa large réalisation artistique dans l'ensemble de ce roman-poème où les motifs psychologiques, épiques et descriptifs se fondent dans une merveilleuse unité. L'oeil clair et rêveur de Pierre Bézoukhov joue le rôle d'un écran sur lequel se reflète le monde, dirigé par une fatalité latente, mystérieusement sage. Son incertitude n'a de l'indécision que l'apparence; en réalité, Pierre -et il en devient de plus en plus conscient- ne fait que s'initier à la véritable contemplation. S'obstinant, dès l'âge d'homme à porter des jugements sur son entourage, il finira par comprendre que tout jugement n'est qu'une forme du relatif. Néanmoins, il restera toujours impuissant devant l'absolu. Il arrive, alors, que, grâce à la participation sereine de l'âme à toute action de la vie journalière, le geste réalisé sur le plan terrestre devient -sur un plan supérieur- une sorte d'adhésion à la vérité éternelle. C'est pourquoi Pierre n'agit presque jamais et lorsqu'il le fait, ses tentatives sont lourdes et gauches. Il n'est ni un mystique ni un saint; il n'est point destiné à l'ascèse pure, mais doit établir cet accord entre le contingent et l' absolu, qui exclut tout acte singulier ou héroïque, afin d'arriver à l'équilibre. De là, cette plénitude humaine un peu passive que lui seul, parmi les personnages du récit, a pu atteindre. Autour de Pierre, les formes diverses d'une existence, dominée par une volonté qui transcende les individus, s'épanouissent dans leur diversité, notamment dans le monde de l' adolescence qui trouve en ce roman sa profonde expression artistique. Cette adolescence y apparaît dans un climat privilégié (on pourrait dire, diaboliquement privilégié): elle y est caractérisée par un sens précoce de l' individualité, que vient rehausser, exalter un goût inné, ingénu, de l'universel. L' adolescence constitue, avec ses expressions naïves de joie et de douleur, avec ses émotions et ses affections, une zone témoin, permettant à l'homme qui s'achemine vers son but ultime, de présager de quoi sera fait son destin. Natacha est l'âme même de cette jeunesse. Elle en vit intensément le jeu varié des lumières et des ombres. Lors du passage de l' adolescence à la maturité, le contact magique se rompt; le monde adulte de Tolstoï est ici singulièrement aveugle, lourd de contingences: c'est le monde où la guerre et la paix alternent dans leur tragique inutilité, monde qui devient, fatalement, sa propre victime. Si les meilleurs s'astreignent à une recherche intérieure secrète et inachevée, la majorité, poussée par les circonstances, se dirige vers des buts immédiats qui, sitôt atteints, s'évanouissent, puisque les hommes sont incapables de comprendre le sens de leur destinée. L' intelligence et le génie ne peuvent risquer un tel aveuglement. Le frivole et médiocre Anatole Kouragine participe d'ailleurs à cet aveuglement au même titre que Napoléon. En effet, pour l'un comme pour l'autre, le sens d'une fatalité dominante n'est pas un sujet d'études psychologiques, mais seulement un jeu de motifs juxtaposés. Fort de ses conquêtes dans le domaine du réalisme, Tolstoï fut le premier à révéler la valeur de certaines observations minutieuses: les guêtres d'un officier d'une bataille, un dialogue absurde qui se répète avec une insistance ridicule dans une situation dramatique, le pli d'une veste qui, tout à coup, attire l'attention et domine l'intérêt au milieu d'un discours ardu. Tous ces détails inattendus imposent leur vie propre à la misérable condition humaine et projettent leurs incidences sur un plan métaphysique qui confond le lecteur. Le sens de l' absurde introduit magiquement la notion de l' absolu. Par ces rapports incessants entre le limité et l' éternel, qui tantôt se révèlent dans l'intimité même d'une âme, tantôt se manifestent dans la foule des hommes et dans le cadre qui les entoure, "La guerre et la paix" prend rang parmi les oeuvres épiques, plus proche de l'Iliade que de toutes les oeuvres de la littérature européenne moderne. Dans une des périodes les plus complexes et les plus controversées de l'histoire de l'esprit, Tolstoï réussit à retrouver ces valeurs fondamentales, que Faust est allé chercher dans la région des "Mères", et les révèle, intactes et riches de promesses, à un monde qui semblait destiné à se débattre entre les pôles d'un formalisme paranssien et d'un naturalisme brutal, irrémissible.

Ma confession, Tolstoï 1884 :

Oeuvre du comte Léon Tolstoï (1828-1910). Cet écrit, qui devait servir d'introduction à un autre intitulé: "En quoi consiste ma foi", ne pouvant à cause de son contenu être imprimé en Russie, y circula sous forme de manuscrit dès 1882 et parut à Genève, en 1884, en première édition. 

Le célèbre écrivain russe y dépeint la crise morale qu'il connut à la cinquantaine. La religion, dit-il, que nous, intellectuels, professons est extérieure à notre vie; on l'observe du bout des lèvres, mais elle n'a rien à voir avec notre conduite. 

Depuis l'âge de 16 ans, Tolstoï avait perdu la foi. Cependant il croyait en quelque chose, mais il n'aurait pu dire en quoi précisément; il ne niait pas Dieu, mais il n'aurait pu dire quel était ce Dieu; il ne niait pas l'enseignement du Christ, mais il n'aurait pu dire en quoi il consistait. Sa seule vraie croyance était celle du perfectionnement, mais quel en était le but, il n'aurait pu le dire. Au début, c'était le perfectionnement moral; bientôt cela devint le désir d'être meilleur, non pas devant Dieu ou devant soi-même, mais devant les hommes: ce fut alors le désir d'être plus fort qu'eux, c'est-à-dire plus connu, plus important, plus riche. Il vit que l'entourage souriait de ses vertus et applaudissait à ses vices. Plus tard, fréquentant le monde des gens de lettres, il perça à jour leurs présomptions: en effet, ils se croyaient appelés à instruire le monde, mais ils ne savaient pas eux-mêmes ce qu'ils étaient censés enseigner. Tolstoï fit comme eux jusqu'au moment où des doutes lui vinrent. On parlait d'enseigner le progrès, mais le progrès se révéla à lui comme un vain préjugé. Sa crise morale commençait: il n'y avait plus de vie pour lui, il en avait perdu le sens. L'idée du suicide commence à le hanter: il doit faire un effort pour ne pas se tuer. S'il ne trouve pas de réponse dans la science, du moins découvre-til chez Salomon, chez Bouddha, chez Socrate et chez Schopenhauer, que la vie est un mal. Quatre solutions s'offrent à lui. La première est l'hébétude; la seconde, l' épicurisme; la troisième, le suicide; la quatrième, la faiblesse, autrement dit la vie au jour le jour malgré la conviction du néant. Dans ce drame intérieur, l'idée salutaire lui vient qu'il fait peut-être une erreur de raisonnement. Il jette son regard sur les masses populaires. Pour elles, vie et religion ne diffèrent pas: la religion fait partie de la vie. Mais cette religion, comment l'accepter sans devenir fou? Cependant, bien que déraisonnable, la religion est la seule chose qui puisse donner la possiblité de vivre; sans la conception de l' éternité, de Dieu, il n'y aurait pas de vie. Ce n'est pas chez le clergé, ni chez les intellectuels que se trouve la vraie religion, mais chez le peuple. Il faut donc se confondre avec la vie du peuple. Ce fut la guérison pour Tolstoï et la raison pour laquelle il renonça au genre de vie de son monde. Il y a tant de naïvetés chez ce grand écrivain, quand il quitte le domaine des belles-lettres et se met à faire de la philosophie, qu'on est enclin, peut-être à tort, à soupçonner l'entière sincérité de ses dires.

Récits de Sébastopol, Léon Tolstoï 1868 :

Oeuvre de l'écrivain russe Lev Nikolaevitch Tolstoï (1882-1910), publiée en 1868. Récits autobiographiques du jeune écrivain, qui prit part à la défense de Sébastopol, durant les années 1854-1855. 

D'après le titre des trois récits "Sébastopol en décembre 1854", "Sébastopol en mai 1855", et "Sébastopol en août 1855", on pourrait croire que l'écrivain a voulu, dans une certaine mesure, faire une chronique des événements: le récit, mené de façon réaliste, peut évidemment être utilisé de ce point de vue, mais on est surtout frappé par la maîtrise artistique avec laquelle Tolstoï parvient à reproduire l'esprit qui animait les défenseurs de Sébastopol. L'auteur était parmi ceux-ci: jeune officier, il vécut les pages épiques de la défense, dans le constant voisinage de la mort. Tolstoï exalte cet esprit héroïque sans l'idéaliser, et même, lorsqu'il décrit des types, loin de s'attacher aux actes individuels, il replace les hommes dans un cadre qui reproduit exactement la réalité. N'écrit-il point que le héros de son récit, qu'il a essayé de reproduire dans toute sa beauté, car il fut et sera toujours beau, c'est la vérité. Cette vérité, au sens réaliste, n'empêche cependant pas l'auteur de s'éloigner de temps en temps de la peinture objective et détachée, et de livrer ses opinions sur la guerre. Bien qu'elle n'y soit pas encore développée, on trouve, déjà exprimée dans cette oeuvre, l'idée de la contradiction inconciliable existant entre la guerre et les exigences de la morale chrétienne et de la conscience humaine -idée qui deviendra un des thèmes fondamentaux de l'écrivain.

Sonate à Kreutzer, Léon Tolstoï 1889 :

Roman de l'écrivain Russe Lev Nikolaevitch Tolstoï (1828-1910), publié en 1889. La "Sonate" ouvre la troisième période de l'oeuvre de Tolstoï qui, dominé alors par une profonde crise éthique et religieuse, entreprend une révision de toutes les valeurs morales, qu'il poussera jusqu'à ses conclusions extrêmes. Avec "Résurrection", ce livre est le plus représentatif de cette période. Dans le verset de l'Evangile de saint Matthieu, qui sert d'épigraphe, -"Mais moi je vous dis que quiconque regarde une femme avec concupiscence a déjà commis un adultère avec elle dans son coeur", -Tolstoï reconnaît l'expression même de l'orientation qu'il entend donner à sa recherche morale. 

A 30 ans, le héros du roman, Pozdnychev, a épousé une jeune fille qui l'avait conquis par sa grâce et sa pureté; mais, aussitôt après le mariage, il s'est aperçu qu'il n'existait en réalité, entre Lise et lui, qu'un lien purement sensuel. La vie conjugale continue son cours, la naissance des enfants paraît resserrer une alliance que l'indifférence seule rend désormais acceptable, jusqu'à ce que sa femme, avide de sensations nouvelles, trouve auprès d'un jeune violoniste, Trukhatchevsky, la passion qu'elle recherche sans même s'en rendre compte. "La sonate à Kreutzer" de Beethoven, que les deux amoureux jouent ensemble avec ferveur, contribue à aviver leur affection. Lentement, la jalousie pénêtre l'âme du mari; toute la vie de celui-ci est bouleversée, et ses enfants eux-mêmes semblent prendre part au drame de la famille: le garçon, se solidarisant avec son père, la fille se détachant de lui pour se rapprocher de sa mère. Obligé de partir en laissant sa femme seule, Pozdnychev ne peut supporter longtemps cet éloignement, revient brusquement, trouve chez lui le violoniste et sa femme en train de dîner ensemble et, dans un moment de folie, poignarde son épouse. Après onze mois de prison préventive, il est acquitté. 

Durant son emprisonnement, il a tiré une leçon des tragiques événements qu'il vient de vivre: le mariage, tel qu'on le conçoit d'habitude, c'est-à-dire fondé sur l'appel des sens, est une terrible erreur. Ce n'est pas seulement en effet celui qui regarde avec concupiscence la femme d'autrui, mais aussi et surtout celui qui désire sa propre femme qui commet le péché. Aucune entente, aucune affection ne pourront jamais naître d'un lien charnel. Cette oeuvre, où le messianisme de Tolstoï s'exprime pour la première fois, avec une rigueur qui frise le paradoxe, est marquée du sceau de l'école réaliste, dont il s'était apparamment détaché dans ses chefs-d'oeuvre précédents: "La guerre et la paix" et "Anna Karénine". La valeur artistique de la "Sonate à Kreutzer" tient en effet surtout dans la minutie impitoyable de l'analyse d'une situation. On ne trouve ici que très rarement de ces raccourcis sur la vie familiale, si humains et si riches, que Tolstoï nous avait révélés dans ses autres oeuvres, et pas d'avantage de ces instants de contemplation, particulièrement réconfortants, qui conduisaient tout droit au lyrisme. Pozdnychev, qui aurait pu apprendre de sa tragique expérience à s'élever jusqu'aux sommets de la spiritualité, reste au fond un idéologue: il ne nous intéresse pas par le drame de son existence, mais par sa psychologie désespérée de petit homme exaspéré par la passion et incapable de se surmonter. Aucune des oeuvres de Tolstoï ne nous rappelle Zola autant que celle-ci; on pourrait même dire que, par moments, -comme dans l'épisode final, d'un grotesque puissant, où le héros ôte ses chaussures pour mieux surprendre les deux amants, et se trouve ainsi, par honte de sortir nu-pieds, empêché de poursuivre le violoniste qui s'enfuit, -Tolstoï dépasse Zola, tout en restant sur le plan d'une vision sombre et médiocre de l'existence. Ainsi sa répugnance pour une vie bourgeoise, faite de compromis et de péché, oblige l'écrivain à s'y plonger malgré lui et, alors qu'il voudrait s'en détacher davantage, le conduit à payer brusquement son tribut au naturalisme de l'époque.

Résumés et analyses des principales oeuvres du talentueux écrivain russe du XIXème siècle Léon Tolstoï.