À mademoiselle Louise B - Victor Hugo

Poème : À mademoiselle Louise B

Poète : Victor Hugo / Recueil : Les chants du crépuscule (1836)

Poème À mademoiselle Louise B
Les Contemplations/À Mademoiselle Louise B

O vous l'âme profonde! ô vous la sainte lyre! 
Vous souvient-il des temps d'extase et de délire, 
Et des jeux triomphants, 
Et du soir qui tombait des collines prochaines? 
Vous souvient-il des jours? Vous souvient-il des chênes 
Et des petits enfants? 

Et vous rappelez-vous les amis et la table, 
Et le rire éclatant du père respectable, 
Et nos cris querelleurs, 
Le pré, l'étang, la barque, et la lune, et la brise, 
Et les chants qui sortaient de votre coeur, Louise, 
En attendant les pleurs! 

Le parc avait des fleurs et n'avait pas de marbres. 
Oh! comme il était beau, le vieillard sous les arbres! 
Je le voyais parfois 
Dès l'aube sur un banc s'asseoir tenant un livre; 
Je sentais, j'entendais l'ombre autour de lui vivre 
Et chanter dans les bois! 

Il lisait, puis dormait au baiser de l'aurore; 
Et je le regardais dormir, plus calme encore 
Que ce paisible lieu, 
Avec son front serein d'où sortait une flamme, 
Son livre ouvert devant le soleil, et son âme 
Ouverte devant Dieu! 

Et du fond de leur nid, sous l'orme et sous l'érable, 
Les oiseaux admiraient sa tête vénérable, 
Et, gais chanteurs tremblants, 
Ils guettaient, s'approchaient et souhaitaient dans l'ombre 
D'avoir, pour augmenter la douceur du nid sombre, 
Un de ses cheveux blancs! 

Puis il se réveillait, s'en allait vers la grille, 
S'arrêtait pour parler à ma petite fille, 
Et ces temps sont passés! 
Le vieillard et l'enfant jasaient de mille choses... 
Vous ne voyiez donc pas ces, deux êtres, ô roses, 
Que vous refleurissez! 

Avez-vous bien le coeur, ô roses, de renaître 
Dans le même bosquet, sous la même fenêtre? 
Où sont-ils ces fronts purs? 
N'était-ce pas vos soeurs, ces deux âmes perdues 
Qui vivaient, et se sont si vite confondues 
Aux éternels azurs! 

Est-ce que leur sourire, est-ce que leurs paroles, 
O roses, n'allaient pas réjouir vos corolles 
Dans l'air silencieux, 
Et ne s'ajoutaient pas à vos chastes délices, 
Et ne devenaient pas parfums dans vos calices, 
Et rayons dans vos cieux? 

Ingrates! vous n'avez ni regrets, ni mémoire. 
Vous vous réjouissez dans toute votre gloire; 
Vous n'avez point pâli. 
Ah! je ne suis qu'un homme et qu'un roseau qui ploie, 
Mais je ne voudrais pas, quant à moi, d'une joie 
Faite de tant d'oubli! 

Oh! qu'est-ce que le sort a fait de tout ce rêve? 
Où donc a-t-il jeté l'humble coeur qui s'élève, 
Le foyer réchauffant, 
O Louise, et la vierge, et le vieillard prospère, 
Et tous ces voeux profonds, de moi pour votre père, 
De vous pour mon enfant! 

Où sont-ils, les amis de ce temps que j'adore? 
Ceux qu'a pris l'ombre, et ceux qui ne sont pas encore 
Tombés au flot sans bords; 
Eux, les évanouis, qu'un autre ciel réclame, 
Et vous, les demeurés, qui vivez dans mon âme, 
Mais pas plus que les morts! 

Quelquefois, je voyais, de la colline en face, 
Mes quatre enfants jouer, tableau que rien n'efface! 
Et j'entendais leurs chants; 
Ému, je contemplais ces aubes de moi-même 
Qui se levaient là-bas dans la douceur suprême 
Des vallons et des champs! 

Ils couraient, s'appelaient dans les fleurs; et les femmes 
Se mêlaient à leurs jeux comme de blanches âmes; 
Et tu riais, Armand! 
Et, dans l'hymen obscur qui sans fin se consomme, 
La nature sentait que ce qui sort de l'homme 
Est divin et charmant! 

Où sont-ils? Mère, frère, à son tour chacun sombre. 
Je saigne et vous saignez. Mêmes douleurs! même ombre! 
O jours trop tôt décrus! 
Ils vont se marier; faites venir un prêtre; 
Qu'il revienne! ils sont morts. Et, le temps d'apparaître, 
Les voilà disparus! 

Nous vivons tous penchés sur un océan triste. 
L'onde est sombre. Qui donc survit? qui donc existe? 
Ce bruit sourd, c'est le glas. 
Chaque flot est une âme; et tout fuit. Rien ne brille. 
Un sanglot dit: Mon père! un sanglot dit: Ma fille! 
Un sanglot dit: Hélas! 

Marine-Terrace, juin 1855

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