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Louis Aragon est un poète, romancier et journaliste français, né probablement le 3 octobre 1897 à Paris et mort le 24 décembre 1982 dans cette même ville, à l'âge de 85 ans. En savoir plus sur Wikipédia.

Quelques œuvres de Louis Aragon :

Louis Aragon, poète !
Louis Aragon
A découvrir : Biographie de Louis Aragon.

    1. La semaine sainte, Louis Aragon 1958 :

    Roman de Louis Aragon (1897-1982), publié à Paris chez Gallimard en 1958.

    Rédigé durant l'année 1957-1958, le roman tel qu'il nous est donné à lire, ayant pour motif principal la participation de Théodore Géricault à la fuite de Louis XVIII durant les Cent-Jours, succède à un projet plus vaste, travaillé de mai 1955 au début de 1956, qui aurait pris pour héros David d'Angers et couvert quarante-deux ans, de 1814 à 1856. Si l'intérêt pour Géricault allait croissant dans la réflexion esthétique d'Aragon dans les années 1949-1957 (ainsi publiait-il "Géricault et Delacroix ou le Réel et l'Imaginaire" dans les Lettres françaises du 21 janvier 1954), la parution de l'étude Géricault et son temps en 1956 n'est sans doute pas étrangère à ce changement de personnage principal et, par là, de perspective romanesque: renonçant à une fresque immense - comme il le fit pour les Communistes, réduits de toute la Seconde Guerre mondiale à la seule période 1939-1940 -, le romancier abandonne surtout un républicain aux allures de "héros positif" pour un artiste aux préoccupations moins évidemment proches de celles du militant Aragon. Cette métamorphose fait passer le roman du réalisme didactique à la peinture, qui intéressa toujours l'écrivain, de la genèse d'une conscience politique (voir Catherine dans les Cloches de Bâle, Armand dans les Beaux Quartiers). Le projet s'ouvre ainsi à une réflexion sur l'ambiguïté de l'Histoire, qui tire les leçons du désenchantement consécutif aux événements de Hongrie en 1956 et fait de ce premier roman indépendant du cycle du "Monde réel", l'inauguration de ce qu'il est convenu d'appeler la "troisième période" (voir le Roman inachevé, Elsa) de l'écrivain.

    Au "Matin des Rameaux", Théodore Géricault se trouve mousquetaire gris du roi, dans le désordre parisien lié à l'annonce de la remontée de Napoléon le long du Rhône, depuis son débarquement de l'île d'Elbe. "Quatre vues de Paris" nous font circuler dans l'agitation du 19 mars 1814, qui produit, chez l'engagé volontaire Géricault, une absolue désillusion: rencontrant au soir le jeune Augustin Thierry, admirateur passionné de sa peinture, Théodore décide de ne pas suivre le roi dans sa possible fuite, soudain assailli par le désir de renouer avec un art qu'il croyait avoir abandonné pour toujours. Malgré cette résolution, ému le soir même par la harangue du roi impotent, il accompagne le cortège de cette "monarchie qui se déglingue" dans sa remontée vers le nord. A Poix, il assiste à une réunion de conjurés ("la Nuit des arbrisseaux") et comprend leur indifférence à la bataille politicienne, quand le problème qui se pose à eux relève de l'économie à naître, et de la formation d'un autre règne dans la cité: cette sorte de bouffée d'avenir, commentée dans un songe éveillé par le narrateur, semble une autre voie de l'Histoire, contredite aussitôt par l'épouvante d'un crime individuel. Tirant plus tard la leçon de cette nuit ("le Vendredi saint"), Géricault suivra néanmoins jusqu'au bout Louis XVIII, jusqu'à ce que l'ordre soit donné de se disperser, à Béthune. A la fin de cette "Passion" de la politique ("Demain Pâques"), muni d'un laisser-passer et d'une fausse identité, Théodore refera le chemin à l'envers: "C'est drôle, la route n'est plus du tout la même, avec le soleil."

    L' hésitation de la conscience dans une débâcle de boue et de pluie fait de l'Histoire une fuite éperdue, un roman du désastre. L'immense travail de documentation accompli par Aragon, qui lui permet de donner consistance à l'intégralité de ses personnages, ne fait en rien de la Semaine sainte un "documentaire" animé par une vague trame narrative: si, comme la presse de l'époque l'avait noté, il "ne manque pas un seul bouton de culotte" à la reconstitution, c'est que le détail le plus infime permet seul la compréhension d'une époque, que le particulier le plus matériel est un tremplin pour l'universel. Aussi le roman n'est-il pas tout à fait "historique", comme le proclame (non sans provocation) un encadré initial de l'auteur, puisqu'il ne s'agit pas de réanimer seulement le révolu, mais de donner à lire, dans une construction savamment maîtrisée (correspondance de la semaine symbolique et de l'itinéraire géographique des troupes royales), une métaphore générale de la temporalité et de la politique. Par là, Aragon réarticule les figurations du temps qu'il avait déjà développées (la plate-forme filant vers le néant des Voyageurs de l'impériale, le fleuve mortifère d'Aurélien), et précise leur portée politique: jusqu'ici en effet, le pessimisme "historial" de l'artiste cohabitait vaille que vaille avec l'optimisme historique requis par l'idéologie. La tragédie des années cinquante (découverte du stalinisme, XXe congrès du PC soviétique) semble fondre les deux tendances, non pour un fatalisme désabusé, mais pour obliger à une relecture de l'Histoire, où l'exigence morale ne prendrait plus ses souhaits pour d'immédiates réalités. Tant du point de vue esthétique (un savoir convoqué pour être "rêvé" par l'imaginaire, dans un réalisme "sans rivages" qui préfigure le Fou d'Elsa) qu'idéologique (une analyse qui intègre le fond sombre des tableaux de Géricault dans ses propres représentations), la Semaine sainte constitue autant un prolongement qu'une métamorphose: la critique de l'époque s'y est quelque peu trompée, encensant ce livre prodigieux pour l'opposer à ce qui le précédait, sans voir que le discours comme la méthode déplaçaient le marxisme plutôt qu'ils ne le reniaient. Correction non pas idéologique, mais esthétique (ainsi Aragon s'inspire-t-il des visions picturales, coulant sa phrase sur la déroute militaire, en longues traînées vertigineuses de deux pages quelquefois, qui se réveillent au sursaut d'une lumière, d'une chandelle de tableau) après l'échec des Communistes, réinvestissement de l'idéologie dans une nouvelle direction d'analyse, travail de tressage métaphorique de la débâcle du roi et de celle de 1940, incarnation splendide de l'Histoire dans une fresque réaliste et lyrique qui hurle sa douleur, la Semaine sainte constitue sans aucun doute un chef-d'oeuvre. Mais sur d'autres plans que les célébrations empressées de 1958 pouvaient l'imaginer sommairement, trop heureuses de prendre (à tort) Aragon en défaut avec lui-même, quand il renouvelait et son militantisme et sa création pour les oeuvres de la maturité (voir les Poètes, la Mise à mort, Blanche ou l'Oubli).

    2. Aurélien, de Louis Aragon 1944 :

    Roman de Louis Aragon (1897-1982), publié à Fribourg (Suisse) chez Egloff en juin 1944, et repris à Paris chez Gallimard en octobre de la même année.

    Dans ce quatrième volume du cycle intitulé significativement «le Monde réel» (voir les Cloches de Bâle, les Beaux Quartiers, les Voyageurs de l'impériale et les Communistes), Aragon a semblé abandonner la peinture politico-sociale pour le roman d'amour. Mais rédigé du printemps de 1942 à celui de 1944, aux heures les plus noires de l'Occupation, par un auteur passant alors dans la clandestinité, Aurélien s'est aussi constitué au rebours de l'Histoire pour y répondre, et la démêler. Parallèlement aux poèmes de la Résistance (voir le Crève-coeur), l'engagement dans un récit clairement dissocié de la circonstance historique revêtait en effet pour son auteur un caractère de défi, d'affirmation de la littérature en tant que telle, quand tout semblait la démentir ou la vider de son sens. Revendication donc d'un devoir du rêve (dont la nécessité, au dire d'Aragon, se serait manifestée devant l'exemple de sa compagne Elsa Triolet, qui achevait le Cheval blanc auquel Aurélien fait en quelque façon écho), le roman se voulait aussi une description _ diagonale _ des répercussions de la guerre, à la manière de la Fin de Chéri de Colette (voir Chéri). Donnant deux «pilotis» au personnage central (Drieu la Rochelle et lui-même), Aragon a sans aucun doute souhaité éclairer une génération, mais surtout tenter une explication de soi qui apparaît comme la véritable source de cette autobiographie masquée.

    Égaré dans une adolescence attardée après avoir passé huit ans sous les drapeaux, de son service militaire à la fin de la Première Guerre mondiale, Aurélien Leurtillois, jeune bourgeois désoeuvré, flotte à la dérive dans le Paris des années vingt sans jamais avoir «ni aimé ni vécu». Sa rencontre avec Bérénice Morel, femme mariée, jeune provinciale montée pour quelque temps à Paris, lui apparaît en premier lieu insignifiante, puis va laisser place (chap. 1-22) à une lente énamoration. La ressemblance de Bérénice avec le masque mortuaire d'une noyée («l'Inconnue de la Seine»), puis le bris du masque par Bérénice elle-même (37) jouent le rôle d'un présage désastreux. Dans la débâcle d'une existence sans projet, Aurélien se «raccroche à cet amour comme un homme qui se noie». Mais si Bérénice partage ce sentiment, elle est un personnage d'énigme et de fuite, prise au piège de son rêve de perfection. Désoeuvrement d'Aurélien, peinture de l'attente et fading amoureux jusqu'à la nuit du Nouvel An 1923, durant laquelle Aurélien, désespéré, se saoule et finit par coucher avec une entraîneuse du Lulli's, son bar de prédilection, tandis que Bérénice l'attend chez lui après avoir quitté sa famille (les Barbentane, personnages des Beaux Quartiers) et son mari pour le rejoindre. Au matin, plus que cet accroc, c'est «l'impossibilité du couple» et l'inadéquation de tout amour qui se manifestent dans leur face-à-face et consomment la débâcle de leurs rêves (55). Bérénice s'enfuit et vit une liaison avec le jeune poète surréaliste Paul Denis, qui la sauve du suicide. Après une ultime rencontre dans le jardin de Monet, à Giverny, Bérénice disparaît tout à fait pour rejoindre son mari (64). A la suite d'une discussion avec Aurélien («Ah, tenez, votre morale d'homme me fait vomir») où le roman semble lier le gâchage de l'amour aux pesanteurs d'une société différenciant l'homme de la femme jusqu'à l'incompréhension, Paul Denis se suicide. Errant alors de fêtes creuses en femmes sans intérêt, traînant sa plaie dans des voyages, Aurélien finit, un an après sa rencontre avec Bérénice, par accepter l'entrée dans «la vie»: il devient cadre dans l'usine de sa famille (78).

    Dix-huit ans après, lors de la débâcle de 1940, Aurélien (marié et père de deux enfants) retrouve Bérénice dans sa province: elle n'a vécu que de son souvenir. Les huit chapitres de l'épilogue rejouent alors en miroir convexe le ratage de tout le roman: «Il n'y a vraiment plus rien de commun entre vous et moi, mon cher Aurélien, plus rien...» Au retour de la petite fête absurde et douloureusement inadéquate imaginée pour ces impossibles retrouvailles, les Allemands tirent sur la voiture. Le roman se clôt ainsi avec la statue symbolique d'un «accolement de faux amoureux» où s'exalte l'impossibilité de toute rencontre: tandis qu'Aurélien tire fierté d'une vague blessure, Bérénice agonise en silence, retrouvant à jamais le sourire de l'Inconnue de la Seine (Épilogue).

    Une intrigue réduite au minimum, une unité de lieu presque parfaite (Paris), voire absolue si l'on considère que l'eau fait le lien entre l'île Saint-Louis, Giverny et l'épilogue provençal, mais 78 chapitres pour dénouer le roman d'amour: Aurélien, visiblement, prend son temps. C'est que la narration y est soumise aux divagations du mouvement descriptif: des âmes, d'abord, avec dès l'orée un monologue intérieur intemporel, sorte de portique musical où la voix du narrateur se glisse sous celle du personnage éponyme, mais aussi des éléments du paysage parisien. Aussi le découpage par chapitres n'obéit-il en rien à une dynamique narrative, mais joue par rebondissements d'images, modifications des teintes, s'estompant parfois dans des sortes de «bras morts» rêveurs. Pareille liquidité d'organisation fait de la Seine _ omniprésente, tant par elle-même que dans le «masque de la noyée» _ à la fois le modèle formel et le personnage principal du livre, où l'on peut à loisir voir la métaphore de la dérive d'Aurélien, de l'époque, ou encore de l'Histoire. Quelle que soit l'extension que l'on choisisse de donner à l'image, la romantique et mélodieuse «nausée» d'Aurélien en fait un roman-poème tragique _ et le nom de Bérénice n'est pas indifférent _ où le maléfice des objets et des éléments incarne une représentation de l'existence comme noyade. Par la fluence d'écriture, le jeu des refrains tressant des rimes blanches, la permanence obsessionnelle de ce que Bachelard appelait (à la même époque, exactement) le «complexe d'Ophélie», le roman fait contrepoint à l'oeuvre poétique dans son ensemble en même temps qu'il ramasse, pour la dépasser, l'expérience réaliste du monde réel: au centre de la création aragonienne, on comprend qu'il représente pour son auteur un «livre de prédilection» d'autant plus aisément que l'intimité même de son rapport au monde, son désespoir constitutif et sa permanente tentation du suicide y sont confessés comme jamais.

    Écrivain français, poète et romancier né le 3 octobre 1897 à Neuilly-sur-Seine, Louis Aragon est mort le 24 décembre 1982 à Paris.

    Les poèmes et grands classiques de Louis Aragon :

    Louis Aragon, poète !
    Louis Aragon

    Biographie de Louis Aragon : 

    Fils illégitime dune liaison entre Marguerite Toucas et un homme politique célèbre, Louis Andrieux, Louis Aragon naît le 3 octobre 1897, à Paris. Son enfance toute entière se trouve du coup marquée par le mensonge et la dissimulation : pour sauver les apparences, sa mère se fait en effet passer pour sa sur et sa grand-mère pour sa mère adoptive tandis que ses tantes deviennent ses surs et que son père devient un vague parrain qui ne lui apprendra la vérité de sa naissance qu'avant son départ pour le front. Continuez par sa biographie complète, ainsi que l'analyse de ses principales oeuvres.

    Découvrez ses plus beaux poèmes :

    1. Les Yeux d'Elsa :

    Louis Aragon (1897-1982)
    Extrait du "Fou d'Elsa".

    Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire
    J'ai vu tous les soleils y venir se mirer
    S'y jeter à mourir tous les désespérés
    Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire

    À l'ombre des oiseaux c'est l'océan troublé
    Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
    L'été taille la nue au tablier des anges
    Le ciel n'est jamais bleu comme il l'est sur les blés

    Les vents chassent en vain les chagrins de l'azur
    Tes yeux plus clairs que lui lorsqu'une larme y luit
    Tes yeux rendent jaloux le ciel d'après la pluie
    Le verre n'est jamais si bleu qu'à sa brisure

    Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée
    Sept glaives ont percé le prisme des couleurs
    Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs
    L'iris troué de noir plus bleu d'être endeuillé

    Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche
    Par où se reproduit le miracle des Rois
    Lorsque le coeur battant ils virent tous les trois
    Le manteau de Marie accroché dans la crèche

    Une bouche suffit au mois de Mai des mots
    Pour toutes les chansons et pour tous les hélas
    Trop peu d'un firmament pour des millions d'astres
    Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux

    L'enfant accaparé par les belles images
    Écarquille les siens moins démesurément
    Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
    On dirait que l'averse ouvre des fleurs sauvages

    Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où
    Des insectes défont leurs amours violentes
    Je suis pris au filet des étoiles filantes
    Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d'août

    J'ai retiré ce radium de la pechblende
    Et j'ai brûlé mes doigts à ce feu défendu
    Ô paradis cent fois retrouvé reperdu
    Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes

    Il advint qu'un beau soir l'univers se brisa
    Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
    Moi je voyais briller au-dessus de la mer
    Les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa

    2. J'arrive où je suis étranger :

    Louis Aragon (1897-1982)
    Extrait du "Fou d'Elsa".

    Rien n'est précaire comme vivre
    Rien comme être n'est passager
    C'est un peu fondre comme le givre
    Et pour le vent être léger
    J'arrive où je suis étranger

    Un jour tu passes la frontière
    D'où viens-tu mais où vas-tu donc
    Demain qu'importe et qu'importe hier
    Le coeur change avec le chardon
    Tout est sans rime ni pardon

    Passe ton doigt là sur ta tempe
    Touche l'enfance de tes yeux
    Mieux vaut laisser basses les lampes
    La nuit plus longtemps nous va mieux
    C'est le grand jour qui se fait vieux

    Les arbres sont beaux en automne
    Mais l'enfant qu'est-il devenu
    Je me regarde et je m'étonne
    De ce voyageur inconnu
    De son visage et ses pieds nus

    Peu a peu tu te fais silence
    Mais pas assez vite pourtant
    Pour ne sentir ta dissemblance
    Et sur le toi-même d'antan
    Tomber la poussière du temps

    C'est long vieillir au bout du compte
    Le sable en fuit entre nos doigts
    C'est comme une eau froide qui monte
    C'est comme une honte qui croît
    Un cuir à crier qu'on corroie

    C'est long d'être un homme une chose
    C'est long de renoncer à tout
    Et sens-tu les métamorphoses
    Qui se font au-dedans de nous
    Lentement plier nos genoux

    O mer amère ô mer profonde
    Quelle est l'heure de tes marées
    Combien faut-il d'années-secondes
    A l'homme pour l'homme abjurer
    Pourquoi pourquoi ces simagrées

    Rien n'est précaire comme vivre
    Rien comme être n'est passager
    C'est un peu fondre comme le givre
    Et pour le vent être léger
    J'arrive où je suis étranger

    3. Elsa :

    Louis Aragon (1897-1982)
    Extrait du "Fou d'Elsa".

    Tandis que je parlais le langage des vers
    Elle s'est doucement tendrement endormie
    Comme une maison d'ombre au creux de notre vie
    Une lampe baissée au coeur des myrtes verts

    Sa joue a retrouvé le printemps du repos
    O corps sans poids pose dans un songe de toile
    Ciel formé de ses yeux à l'heure des étoiles
    Un jeune sang l'habite au couvert de sa peau

    La voila qui reprend le versant de ses fables
    Dieu sait obéissant à quels lointains signaux
    Et c'est toujours le bal la neige les traîneaux
    Elle a rejoint la nuit dans ses bras adorables

    Je vois sa main bouger sa bouche et je me dis
    Qu'elle reste pareille aux marches du silence
    Qui m'échappe pourtant de toute son enfance
    Dans ce pays secret à mes pas interdit

    Je te supplie amour au nom de nous ensemble
    De ma suppliciante et folle jalousie
    Ne t'en va pas trop loin sur la pente choisie
    Je suis auprès de toi comme un saule qui tremble

    J'ai peur éperdument du sommeil de tes yeux
    Je me ronge le coeur de ce coeur que j'écoute
    Amour arrête-toi dans ton rêve et ta route
    Rends-moi ta conscience et mon mal merveilleux

    4. Les mains d'Elsa :

    Louis Aragon (1897-1982)
    Extrait du "Fou d'Elsa".

    Donne-moi tes mains pour l'inquiétude
    Donne-moi tes mains dont j'ai tant rêvé
    Dont j'ai tant rêvé dans ma solitude
    Donne-moi tes mains que je sois sauvé

    Lorsque je les prends à mon pauvre piège
    De paume et de peur de hâte et d'émoi
    Lorsque je les prends comme une eau de neige
    Qui fond de partout dans mes mains à moi

    Sauras-tu jamais ce qui me traverse
    Ce qui me bouleverse et qui m'envahit
    Sauras-tu jamais ce qui me transperce
    Ce que j'ai trahi quand j'ai tresailli

    Ce que dit ainsi le profond langage
    Ce parler muet de sens animaux
    Sans bouche et sans yeux miroir sans image
    Ce frémir d'aimer qui n'a pas de mots

    Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent
    D'une proie entre eux un instant tenue
    Sauras-tu jamais ce que leur silence
    Un éclair aura connu d'inconnu

    Donne-moi tes mains que mon coeur s'y forme
    S'y taise le monde au moins un moment
    Donne-moi tes mains que mon âme y dorme

    Fils illégitime dune liaison entre Marguerite Toucas et un homme politique célèbre, Louis Andrieux, Louis Aragon naît le 3 octobre 1897, à Paris. Son enfance toute entière se trouve du coup marquée par le mensonge et la dissimulation : pour sauver les apparences, sa mère se fait en effet passer pour sa sur et sa grand-mère pour sa mère adoptive tandis que ses tantes deviennent ses surs et que son père devient un vague parrain qui ne lui apprendra la vérité de sa naissance quavant son départ pour le front.

    Biographie de Louis Aragon :

    Louis Aragon, poète !
    Louis Aragon
    Enfant précoce, il compose dès lâge de six ans, dans latmosphère confinée dune pension de famille où apparaissent de belles étrangères, de petits romans inspirés de Zola quil dicte à ses "surs" et dont il a publié plus tard lun des volumes. Après une brillante scolarité ( il maîtrise en sixième le programme littéraire du baccalauréat) pendant laquelle il dévore tous les livres quil trouve, à commencer par Dickens (écrivain anglais), Tolstoï et Gorki (écrivains russes), il assiste à léclatement de la Première guerre mondiale.

    Il échappe, de 1914 à 1916, à plusieurs vagues de départ pour le front et commence des études de médecine en 1915 tout en fréquentant assidûment la librairie dAdrienne Monnier grâce à laquelle il découvre Lautréamont, Apollinaire, Mallarmé, Rimbaud...Cela ne lempêche pas de lire Barbusse, dont Le Feu (1916) fait sur lui une très forte impression. Il est incorporé en 1917 et part pour le front où il rencontrera par hasard André Breton. Trois fois enseveli sous les bombes, Aragon survit cependant au conflit et se consacre avec une énergie décuplée à lécriture, sous toutes ses formes : poétique avec Feu de Joie (1920), romanesque avec Anicet ou le Panorama, roman ( 1921). Il participe également à la création dun mouvement artistique davant-garde ( quon appellera le Dadaïsme) puis, à partir de 1924 à la naissance du Surréalisme quil sera le premier à théoriser avec Une vague de rêve ( 1924). Dès lors, sa dimension décrivain et de poète ne va cesser de saccroître, notamment avec Le Paysan de Paris (1926) qui est un des sommets de la prose surréaliste de lépoque.

    Inscrit au Parti Communiste dès 1927, comme beaucoup de surréalistes ( Breton, Eluard), Aragon se sépare peu à peu de ses amis qui refusent de se soumettre à la volonté dun quelconque groupe et sengage corps et âme dans la lutte politique. Il rencontre en 1928 un jeune écrivain russe, Elsa Triolet, dont il ne se séparera plus. Il devient simple journaliste à LHumanité et entame une nouvelle carrière de romancier avec Les Cloches de Bâle (1934) qui raconte lévolution de plusieurs personnages bourgeois (et notamment des femmes) vers le communisme. Sur le modèle de Balzac et de Zola, Aragon entame alors un grand cycle romanesque quil appelle Le Monde réel avec Les Beaux Quartiers (1936), Les Voyageurs de lImpériale (1939, Aurélien (1944), et enfin Les Communistes (1949-1951) quil réécrira entièrement en 1966-67.

    Mais la "drôle de guerre" et surtout la défaite de juin 40, feront réapparaître une autre facette de lécrivain, celle du poète, cunnu aussi sous les noms de François La Colère, Blaise dAmbérieux, Arnaud de Saint-Roman et « le Témoin des martyrs », et dont la production, à partir de Crève-cur (1939) marquera toute la période de la Résistance française avec, notamment, Les Yeux dElsa (1942), Brocéliande (1942), Le Musée Grévin (1943) et La Diane Française (1944).

    Après la Libération, Aragon, célébré et puissant, poursuit son engagement politique et soutient sans ambiguité et sans doute en connaissance de cause les dérives staliniennes du communisme. Après la mort de Staline (1953) et le rapport Krouchtchev (1956) qui dénonce les atrocités commises sous le régime précédent, Aragon traverse une véritable crise qui le mènera au bord du suicide et dont il ne sort quen se livrant entièrement à la direction dun grand hebdomadaire littéraire, Les Lettres françaises. Deux grandes uvres naîtront cependant de cette crise : Le roman inachevé (1956) , autobiographie poétique immédiatement saluée comme un chef-duvre par toute la critique et La Semaine Sainte (1958) gigantesque reconstitution mi-historique mi-romanesque dun des derniers épisodes de la carrière napoléonienne. A partir de ce double succès, la production poétique et romanesque dAragon ne va cesser de samplifier, en marge des modes du Nouveau Roman : avec Les poètes (1960), Le Fou dElsa (1963), La Mise à mort ( 1965), Blanche ou loubli (1967), Les Communistes (seconde version), Henri Matisse, roman (1970), prodigieux roman où écriture et peinture se croisent et se rejoignent. et enfin Théâtre/roman (1971).

    Après la mort dElsa Triolet (1970), il poursuit comme il le peut ses activités politiques auprès de lunion de la gauche ( il sera décoré par F. Mitterrand) et survit en changeant radicalement de style de vie et en affichant dans les médias ses relations homosexuelles, notamment avec Jean Ristat, lui-même écrivain et poète qui lui fermera les yeux le 24 décembre 1982.

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